Vers une autre guerre

Publié le par Le Monde Jean Lacouture

C'est au cours de la nuit du 20 au 21 juillet 1954 que prit fin à Genève la phase «française» de la guerre d'Indochine, entamée le 19 décembre 1946 après une vaine tentative de règlement politique. 

 

Vers une autre guerre

Le conflit qui opposait le mouvement révolutionnaire constitué en «République démocratique du Vietnam» à la IVe République, divisée et malade des complexes hérités de la défaite de 1940, aboutissait à une incomplète victoire des combattants vietnamiens, dont la souveraineté était enfin reconnue, mais dans un premier temps sur une moitié seulement du territoire national, et à une défaite limitée de l'ancien colonisateur qui devait quitter la place, dans un délai raisonnable et avec la chance de préserver, à moyen terme, d'importants intérêts matériels et culturels.

Beaucoup d'observateurs de l'époque étaient conscients du caractère précaire de ce règlement qui confisquait aux révolutionnaires une partie de leur victoire en attendant la substitution, dans la partie sud du pays, d'un néocolonisateur à celui qui battait en retraite. Mais l'accord de Genève n'en revêtait pas moins une signification historique considérable parce qu'il sanctionnait la victoire militaire d'un mouvement révolutionnaire sur une grande puissance et ouvrait la voie à la liquidation d'un des deux grands empires coloniaux du xixe siècle.

Le camp retranché de Dien Bien Phu, où le commandement français avait investi le meilleur de ses moyens et tout son prestige, était tombé aux mains du général Giap le 7 mai 1954. Le désastre, qui privait le corps expéditionnaire de ses troupes de choc, avait fait tomber les masques au moment même où, à Genève, la conférence internationale, convoquée trois mois plus tôt pour trouver une solution au conflit coréen et, éventuellement, à d'autres affaires asiatiques, abordait la question d'Indochine. Le gouvernement français, qui se refusait obstinément depuis des mois à négocier directement avec l'adversaire, qui n'avait pas pris au sérieux la déclaration faite au journal suédois Expressen, en novembre 1953, par Ho Chi Minh, offrant de discuter des conditions d'un cessez-le-feu, ni soutenu officiellement la mission de contact entreprise par le député socialiste Alain Savary, entamait la négociation dans le cadre qu'il avait souhaité, celui d'une conférence des cinq grandes puissances : Etats-Unis, URSS, Chine populaire, Grande-Bretagne et France, auxquelles s'étaient jointes les parties intéressées : Cambodge, Laos et les deux Vietnams.

Ce que n'avaient évidemment pas souhaité Joseph Laniel, alors président du conseil, et ses collègues, c'est que la conférence s'ouvre ainsi sous le signe de la victoire adverse. La brusque modification du rapport des forces qu'elle entraîne ne laisse aux mains du ministre des affaires étrangères et chef de la délégation française, Georges Bidault, que des cartes dérisoires, «le deux de trèfle et le trois de carreau», dit-il lui-même.

Les positions françaises n'ont pas été seulement sapées par l'adversaire, elles l'ont été aussi par le principal allié de la France. Après avoir hésité tout un mois, Washington vient de faire savoir urbi et orbi qu'il n'était pas question d'une intervention militaire en Indochine.

Tandis que les Britanniques ne cessent de plaider pour une négociation à n'importe quel prix et que les baodaïstes, exaspérés par les tergiversations de Paris, ne pensent qu'à arracher à la France les attributs d'une réelle indépendance, les membres du camp socialiste -URSS, Chine, République démocratique du Vietnam- affichent leur solidarité. Celle-ci n'est pourtant pas sans faille. Si Pékin et Moscou ne se différencient guère que par l'orientation de leurs préoccupations principales (asiatiques de la part des Chinois, plus européennes de la part des Soviétiques), les uns et les autres divergent des Vietnamiens en ce qu'ils donnent alors la priorité à l'instauration de la détente internationale alors que les vainqueurs de Dien Bien Phu songent tout naturellement à tirer les conséquences de leur succès et de leurs sacrifices.

De l'époque Bidault à la méthode Mendès

Ainsi, dans le camp occidental, les Français tenteront de mettre les Américains dans leur jeu pour grandir leur stature de négociateurs. Alors que, dans le camp socialiste, les Russes et les Chinois s'efforceront de contenir les légitimes impatiences vietnamiennes. D'entrée de jeu, les révolutionnaires vietnamiens et leurs alliés ont repoussé la demande faite par le négociateur français d'un cessez-le-feu préalable. Pour les vainqueurs, l'arrêt des combats ne saurait être que le couronnement de la négociation politique.

Ainsi la négociation se déroulera-t-elle, du 7 mai au 21 juillet, sur une toile de fond militaire, marquées par Dien Bien Phu et l'ascendant décisif alors pris par Giap sur le commandement français : pour le corps expéditionnaire, chaque jour qui passe est lourd d'une épreuve nouvelle et ses chefs ne manqueront jamais de rappeler aux négociateurs de Genève qu'il n'y a pas de temps à perdre.

L'histoire de la conférence indochinoise de Genève se divise en deux phases. Du 7 mai au 17 juin, ce fut l'époque Bidault, marquée par un esprit de méfiance, de rancune, par des illusions aussi de l'ancien président du conseil dont le réel talent semblait tendu vers un seul objectif : gagner du temps en obtenant une trêve, pour permettre aux Américains de se préparer à la grande contre-attaque face aux «rouges».

Du 18 juin au 21 juillet, c'est Pierre Mendès France, auquel le Parlement venait de confier, avec la présidence du gouvernement, la tâche expresse d'en finir, qui dirigea la négociation à la tête d'une délégation qu'animaient toujours l'ambassadeur Chauvel et Claude Cheysson, qui avaient tenté en vain d'inciter Georges Bidault à traiter hardiment avec le véritable interlocuteur, celui qui se battait dans les rizières du Vietnam. Le nouveau négociateur français, qui plaidait, depuis des années, pour un tête-à-tête avec l'adversaire et qui faisait du dégagement en Asie le préalable absolu à tout effort de redressement de la France, donna une impulsion différente à la négociation, assurant son succès.

C'est dans la nuit du 20 au 21 juillet que tout se joua. L'ultimatum Mendès France expirait à minuit. Trop de problèmes restant à régler, on eut l'idée d'arrêter les pendules du Palais des Nations où devait être signé l'accord. En quelques heures, de l'après-midi du 20 juillet à l'aube du 21, Mendès France, Eden et Bedell Smith réussirent à convaincre Pham Van Dong -paternellement chapitré par Molotov et Chou En-laï- d'accepter le partage à la hauteur du 17e parallèle (il avait, quelques jours plus tôt, réclamé pour ligne de démarcation le 13e...), de consentir à un délai de deux ans pour la réunification politique du pays (qui ne devait, on le sait, jamais avoir lieu) et le contrôle des accords par une commission présidée par un «neutre», un Indien, assisté de Canadiens et de Polonais.

Cet accord d'armistice, signé par les seuls représentants de l'armée populaire vietnamienne, M.Ta Quang Buu, et de l'armée de «l'Union française», le général Delteil, devait être complété par une convention engageant les neuf participants de la conférence. Mais Foster Dulles refusa de parapher un texte aux côtés du représentant de la Chine «rouge». On se contenta donc d'une déclaration commune non signée, la délégation américaine faisant savoir que les Etats-Unis s'engageaient à ne remettre en question les textes visés le 21 juillet ni par la force ni par la menace.

Propos en l'air, s'il en fut

Les textes de Genève reflétaient assez fidèlement la situation politico-militaire, fruit de 90 mois d'une guerre absurdement déclenchée et médiocrement conduite. Ils comportaient beaucoup d'obscurités qui allaient permettre aux adversaires de la paix de transformer le partage provisoire du Vietnam en deux Etats ennemis, d'organiser la relève du colonisateur français par le néocolonisateur américain, autrement armé, et de substituer à la douloureuse trêve de 1954 le brutal affrontement de 1959 à 1973 entre une révolution vietnamienne mal résignée à se laisser enfermer dans le «ghetto» tonkinois et les stratèges américains de l'élimination des foyers communistes dans le tiers-monde.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article