L'Iran vingt ans après

Publié le par L'Express Vincent Hugeux

En février 1979, l'ayatollah Khomeini renversait le chah. Aujourd'hui, le président réformiste Khatami bouscule les dogmes. Les ultras du régime n'apprécient pas

 

L'Iran vingt ans après

C'est une histoire très iranienne de couleurs, de pinceaux et de peintures. Il y a les fresques dévotes dont on pare encore, à la veille des cérémonies du vingtième anniversaire de la révolution islamique, les murs de Téhéran. Les toiles de maîtres, dénudées ou «décadentes», que l'on planque dans les caves d'un musée de la capitale. Et les impériales croûtes, portrait du défunt chah et de la chabanou, qui ornent toujours le salon d'honneur du palais de Niavaran, conservatoire de l'ancien régime ouvert au public. Bref, le visible et l'invisible. Ce que l'Iran, fief de l'islam chiite, donc de l'imam «caché», exhibe, ce qu'il cèle et ce qu'il laisse voir. Art des rues ou joyau de galerie, chacune de ces ?uvres raconte, à sa façon, les mues et les doutes d'un pays énigmatique dont l'Occident, enclin à godiller d'un cliché à l'autre, ne connaît que la caricature.

Portraitiste à la Fondation des martyrs, Hamid achève là, sur ce flanc d'immeuble du quartier de Sed Khandan, sa vingtième effigie de Ruhollah Khomeini, messianique figure de proue du soulèvement qui fut fatal à la dynastie Pahlavi. «A vrai dire, confie-t-il avant de se hisser, tel un acrobate, jusqu'au turban de l'imam, j'aime autant peindre des paysages à la maison. Mais je gagne ainsi mon paradis.» Ali Reza Semiazar, lui, veille sur son «enfer». En clair, une époustouflante collection de chefs-d'?uvre - de Renoir à Pollock, de Picasso à Bacon - condamnés actuellement à sommeiller dans les entrailles du Musée d'art contemporain (MAC), «sanctuaire des valeurs éternelles» bâti sous le chah et clone persan du musée Guggenheim de New York. Nommé l'an dernier, ce conservateur - qui l'est fort peu - s'évertue sans tapage à exhumer «le trésor». Dès avril, à la faveur d'une exposition vouée au postimpressionnisme, trois des neuf galeries du MAC hébergeront Van Gogh, Chagall, Miro, Mondrian et Kandinsky. Puis viendra le tour des surréalistes, Max Ernst en tête. «Cinq tableaux à peine demeurent inmontrables pour cause d'immoralité, confie le très affable Ali Reza. Pour les autres toiles, longtemps bannies comme reflets de la culture occidentale, l'interdit ne tient plus.» Craint-il le courroux fracassant des miliciens de l'Ansar-e Hezbollah, gardiens obtus des dogmes d'hier? «Pas vraiment, répond-il. L'atmosphère a changé. Je me sens assez à l'aise pour agir ainsi.» 

Vingt ans après, le tableau que l'Iran brosse de lui-même doit plus à Degas ou à Pissarro qu'aux figuratifs. Même si sévissent encore les adeptes de la peinture au couteau, prompts à poignarder ou à étrangler les écrivains subversifs, le temps a laissé sa patine, nuancé les à-plats les plus criards et dissous les contours de la République islamique, théocratie saisie par le doute. Que révèlent les fastes trompeurs de l'anniversaire? S'agit-il de raviver les couleurs de l'épopée révolutionnaire, d'en ravaler la façade ou d'installer sur le chevalet une toile vierge?

Quoi qu'il en soit, il est un enjeu plus essentiel: ceux qui, au sommet de l'Etat, se disputent le pinceau et la palette sauront-ils coucher sur l'ébauche la diversité d'une société jeune, nationaliste, éprise de réussite et de liberté? Au fond, ce pays de 68 millions d'âmes n'est qu'une vaste question de cours pour examinateur fatigué, option «islam et modernité»: une révolution peut-elle survivre sans se renier? Une certitude: aucune n'a jamais été parfaitement fidèle aux idéaux fondateurs. «Nous avions un seul objectif, précise Abbas Abdi: la chute du chah. A-t-on pour autant anéanti les fondements de son régime? L'Iran vit une transition. Comme un funambule sur son fil. Il reste du chemin à faire.» Du chemin, ce gaillard au regard matois en a parcouru: étudiant, il figura, en novembre 1979, parmi les meneurs de la prise en otages de 52 Américains, diplomates et employés, détenus quatre cent quarante-quatre jours durant dans l'enceinte de leur ambassade, le «nid d'espions». Le voici rédacteur en chef du quotidien Salam, l'un des avocats les plus combatifs du réformiste Mohammad Khatami, porté à la présidence, en mai 1997, par un raz de marée électoral. Mieux, on le vit, l'été dernier, débattre amicalement à Paris avec son ancien captif Barry Rosen, jadis conseiller de presse de la mission du «Grand Satan». 

D'autres pionniers dressent des deux décennies écoulées un bilan désespéré, tel ce leader étudiant désabusé: «On s'est battu pour la liberté, l'indépendance, l'imam et le système islamique. La liberté? Une utopie. L'indépendance? Elle ne vaut rien quand l'endettement extérieur vous écrase. Khomeini? Il a prolongé inutilement la guerre contre l'Irak et couvert une caste d'affairistes et de parvenus. Quant à la loi religieuse, maints croyants, dont je suis, contestent la version en vigueur.» Un acquis rallie tous les suffrages: la reconquête de la souveraineté nationale. Pour le reste, les verdicts oscillent entre le bleu céleste et le noir d'encre. Morceaux choisis. Le vieil Hassan, toque d'astrakan, barbe grise et drue, croisé au cimetière des Martyrs d'Ispahan, où reposent deux de ses fils: «Je rends grâces à Dieu de leur sacrifice. Et je suis prêt à donner les cinq autres pour l'islam.» Hossein, ouvrier municipal de nuit: «Cette révolution, j'en suis fier. Ce sont mes parents qui l'ont voulue. Mais j'en ai marre de la rudesse du quotidien.» Sepideh, étudiante en marketing et admiratrice de Juliette Binoche, née quelques mois après la République islamique. «J'y vois un fait historique, que je n'ai pas choisi et dont je subis les conséquences. L'anniversaire? Un jour de congé dans le calendrier. Et franchement rien à célébrer, pour ma génération.» Indocile, curieuse, avide de courir le monde, rétive aux slogans, cette jeunesse-là fait bouger l'Iran (1). Elle a, bien sûr, les contradictions de son âge. On peut dans un même souffle imputer tous les maux du pays au «complot anglo-saxon» et confesser un désir impérieux de s'établir à Londres. Il est courant de louer avec une égale ardeur les efforts d'ouverture de l'équipe Khatami et les mérites de l'université néerlandaise ou canadienne que l'on s'apprête à rejoindre, laissant ainsi à d'autres le soin de lutter au pays. Si toute révolution mange ses enfants, celle-ci a d'abord beaucoup enfanté: les deux tiers des Iraniens ont moins de 25 printemps. Dans un pays où l'on vote dès 15 ans, la nouvelle vague bouleverse l'échiquier politique.

Peu à peu, le carcan des interdits se fendille. Dans les jardins publics ou les cafés, sur les sentiers escarpés des montagnes de Darakieh, au nord de Téhéran, les flâneurs défient les oukases du régime, avec un mélange d'arrogance juvénile et de l'art très persan de la transgression. Hier, on ferraillait sur le front des audaces vestimentaires: la mèche dépassant d'un foulard aux tons vifs pour elle, le blouson yankee pour lui. Désormais, les gestes et les corps s'affranchissent. Ici, un couple non marié déambule main dans la main; là, dans un bistrot branché, une brunette au visage maquillé - ombre à paupières et lèvres carmin - bombarde son boy-friend d'?illades enamourées. Parfois, une fête religieuse fournit le prétexte d'un happening bon enfant. Dans la nuit du 10 décembre dernier, la jeunesse d'Ispahan s'est emparée de la rue à la faveur de l'anniversaire de la naissance du douzième imam, celui dont les chiites attendent le retour. On a bloqué la circulation, dansé sur le toit des voitures, offert aux passants des boissons. «Sans un mot d'ordre politique, relate un témoin. Juste pour le plaisir.» Dans les quartiers huppés du nord, la peur des komiteh, gardes-chiourme de l'ordre moral, pimente les virées plus qu'elle ne les empoisonne. Il faut dire que tout se monnaie, y compris l'indulgence du juge ou de la police. «Quand on invite des potes pour une soirée dansante, il suffit d'arroser les flics du coin! lance un fêtard récidiviste. Si on m'embarque au poste, mes parents paient, et le tour est joué.»

Impunité garantie? Pas si vite. Pour avoir assisté en compagnie de son chevalier servant à un dîner privé, sans alcool ni musique, une jeune secrétaire a été condamnée à la flagellation. Pis, elle a refusé de racheter à prix d'or son forfait. Le tarif: 40 coups de badine, et un dos en charpie. Sa mère, qui implorait en sanglots la clémence du magistrat, s'attira cette réplique haineuse: «Moi, mon fils est mort à Khorramchahr.» Référence à l'une des batailles les plus meurtrières de la guerre Iran-Irak, ce long carnage qui s'étira de 1980 à 1988. «Bien sûr, le risque existe, concède Reza, familier des fiestas clandestines, mais je préfère le courir que de renoncer à vivre.»

Sur ce terrain-là, les femmes ont ouvert la voie. En jouant des coudes, au besoin. Nul, ici, n'a oublié comment, le 2 décembre 1997, elles ont par centaines forcé les portes du stade Azadi, enceinte réservée aux mâles, pour acclamer les footballeurs de l'équipe nationale, héros fraîchement rentrés d'Australie, où ils avaient arraché, trois jours plus tôt, au prix d'un match nul miraculeux, leur billet pour le Mondial français. Ce soir béni, le coup de sifflet final déclencha d'ailleurs dans les rues, livrées à une foule hilare, des scènes ébouriffantes de liesse et de communion. On verra même des minettes entraîner dans une gigue fort peu coranique quelques pasdaran - gardiens de la révolution - interloqués. Mais les échanges sont parfois moins amènes. A la mi-décembre, il aura suffi d'une victoire du Onze iranien sur le Koweït, en finale des Jeux asiatiques, pour que déferle, place Mohseni, la cohue des supporters, filles et garçons armés de pétards ou de sirènes. Las, les bassidji, miliciens en civil, les en ont chassés promptement, matraque à la main. Et c'est aux cris de «Gestapo!» que se replièrent les plus dépités.

Il n'empêche. Avec l'aide de Faezeh Hachemi, n° 2 du comité olympique, patronne du quotidien Zan (femme) et fille de l'ancien président Rafsandjani, les Iraniennes ont conquis le droit de tâter du ballon rond et d'enfourcher la petite reine. Oublié, ce jour funeste de 1996 où un commando de l'Ansar-e Hezbollah agressa les «s?urs» coupables de s'adonner aux joies du vélo dans les allées du parc Tchitgar, à Téhéran. «Un matin, raconte l'espiègle Fariba, cycliste impénitente, des policiers nous ont ordonné de mettre pied à terre. Ma copine et moi les avons semés en riant aux éclats!» Une étudiante en maths de Machhad, la cité sainte du Nord-Est, peut fort bien vivre seule dans la capitale sans encourir les foudres du voisinage. A condition, il est vrai, d'élire domicile non loin d'un couple d'amis de la famille. Mieux, il arrive qu'en province quatre filles de paysans partagent avec l'aval paternel un appartement proche du lycée, à 40 kilomètres du village. Sur tel campus réputé rétrograde, on ose même contester le port obligatoire du tchador. Le mois dernier, le quotidien Qods rapportait cet échange insolite entre le doyen d'une université islamique et un groupe d'élèves du beau sexe. Lui: «Enfin, que préférez-vous? Le voile ou la fermeture de l'établissement?» Elles: «La fermeture.» Autre indice: le divorce, demandé par l'épouse dans la plupart des cas. Naguère favorables par principe au mari, les jugements se font dorénavant plus nuancés. D'autant que des magistrates siègent désormais au sein des cours familiales. 

C'est un fait: les femmes iraniennes, très actives au plus fort de l'effervescence révolutionnaire, puis mobilisées au nom de la «guerre imposée» contre Bagdad, jouissent d'un statut que pourraient leur envier leurs cousines sunnites d'Afghanistan ou d'Arabie Saoudite. Plus de la moitié des candidats admis dans les universités, au prix d'une sélection féroce, sont des candidates. Lesquelles peuvent rêver d'une carrière de cinéaste, de dramaturge, d'écrivain, de journaliste ou de ministre. L'équipe Khatami compte notamment une vice-présidente chargée de l'environnement. Et Téhéran s'apprête à envoyer une diplomate siéger à New York, aux Nations unies. La République islamique, paradis des suffragettes? N'exagérons rien. «Les progrès sont indéniables, mais nous pâtissons encore d'un esprit phallocrate et misogyne», admet Zahra Chojaie, conseillère à la présidence. Le Conseil des gardiens, chargé d'adouber les citoyens dignes de concourir aux élections, a toutes les peines du monde à dénicher des postulantes à la hauteur d'un tel honneur. Aucune des neuf en piste pour le renouvellement, voilà trois mois, de l'Assemblée des experts, organe investi du pouvoir de désigner le Guide de la République, autorité suprême du régime, n'a franchi le barrage. Mais qu'on ne se méprenne pas: leur sexe n'y est pour rien. Elles ne possédaient pas assez les «qualifications requises». Il faut dire qu'en 1990 un certain Khatami fut exclu de la même arène...

Le trafic de vidéos illicites continue

Sur le front culturel, les fantassins de l'ouverture sortent des tranchées. Bien sûr, on trouve encore à Tabriz un imam prêt à justifier l'assaut donné en plein récital à une salle de concerts. «Mais, depuis six mois, le vent a tourné, note un cinéphile d'Ispahan. Notre association culturelle passe intégralement les films du cycle Bergman. Des livres longtemps bannis sortent de l'ombre. Et les casseurs restent chez eux.» Allusion au commando qui, un an plus tôt, avait saccagé le cinéma coupable de mettre à l'affiche une comédie iranienne un rien iconoclaste. Un autre film comique, L'Homme tordu, fait un tabac, y compris chez les jeunes. «C'est vif, drôle et ça vaut bien ce que nous sert le satellite!» lance Hamid, 19 ans. Là encore, les contempteurs de l' «invasion occidentale» ont dû reculer. Illégales, les antennes paraboliques sont en fait tolérées. Sans pour autant qu'on s'y abreuve béatement. «J'aime les chaînes musicales, genre MCM ou MTV, concède Fariba. Pour le reste, il faut faire le tri. Trop vulgaire...» Paraboles ou pas, le trafic de vidéos illicites continue. Dans les mallettes des fournisseurs, la cassette piratée de Titanic côtoie le kung-fu minable et le porno bas de gamme. Amateur de voyages, fussent-ils virtuels, l'élite se plaît à surfer sur le Web. Logé dans un magasin de mobilier de bureau, non loin de la place Vali-e Asr, le premier cybercafé de Téhéran vient de voir le jour. Moyennant 20 000 rials l'heure, boisson comprise - soit une vingtaine de francs, au taux réel - on peut expédier des e-mails ou consulter Internet. Exception faite des sites obscènes ou de ceux qu'animent les Moudjahidine du peuple, mouvement d'opposition armée basé en Irak, rendus inaccessibles. «D'ailleurs, nous invitons nos clients à nous signaler toute adresse douteuse», souligne Koulak, cogérant du lieu et cousin de la star de CNN Christiane Amanpour. Rentré de Nice voilà trois ans, le jeune homme tient à sa fenêtre sur le monde. Séduit par les outils du futur, l'Iran se penche aussi sur son passé. Aidé en cela par les facéties d'un calendrier qui fit coïncider, le 21 décembre, la première soirée du jeûne sacré du ramadan avec Yalda, la fête millénaire de «la nuit la plus longue», legs du zoroastrisme, l'antique religion perse. Au demeurant, les prénoms d'avant le Prophète ont la cote, et la mollahrchie s'efforce de mettre en valeur le patrimoine antéislamique. Mais elle persiste à réprimer durement les membres de la communauté bahaï, traités en hérétiques.

L'air du large balaie également l'univers de la presse. Un foisonnement de nouveaux titres, souvent attrayants, parfois insolents, dépoussière le débat d'idées. Friands de politique, de sport et de potins, les Iraniens assiègent les kiosques dès l'aube, mais boudent la télévision, bastion ultraconservateur. L'escouade des plumes émancipées avance pourtant dans un champ de mines. Amendes, retrait du permis de parution, raids dévastateurs, arrestations, peines de prison: le clan des réacs recourt à tous les stratagèmes, légaux ou non, pour bâillonner les cassandres. Sans y parvenir vraiment. Fondé en février 1998, puis interdit, le quotidien Jameh (société) renaît en juillet sous le titre Tous. Brève résurrection. A la fin de septembre, la justice ferme le journal et embastille trois de ses animateurs. Le délit: la reprise d'un propos de l'ex-président Giscard d'Estaing selon lequel Khomeini aurait sollicité l'asile politique dès son arrivée en exil en France, à l'automne 1978. Qu'importe: libérés, les proscrits s'attellent au lancement d'un clone, baptisé Iranien. Nostalgiques incurables de l'ère impériale? Certes pas: leur pedigree militant frôle la perfection. Mahmoud Chams a animé, dans une vie antérieure, la rédaction de Keyhan, emblème du purisme Khomeiniste. L'un de ses complices, membre de la garde rapprochée de l'imam à Neauphle-le-Château (Yvelines), hérita à moins de 30 ans d'un maroquin, après avoir dirigé la radio. Un autre a servi, plus jeune encore, comme gouverneur de Mahabad (Kurdistan). «Avant 1979, ironise Chams, la Savak [police secrète du chah] me torturait afin que j'avoue mes penchants révolutionnaires. Aujourd'hui, on m'emprisonne pour que je confesse une dérive contre-révolutionnaire.»

La vogue du parler-vrai ébranle parfois les médias officiels. Ainsi, en septembre 1998, lorsque deux dirigeants de l'agence Irna échouent en prison pour une dépêche selon laquelle l'attentat manqué contre le patron de la très prospère Fondation des déshérités aurait été commis non par des ennemis du peuple, comme le clame la victime, mais par un blessé de guerre mécontent de sa pension. Aussitôt, un communiqué réclamant la libération immédiate des intéressés court sur les fils. A qui se fier? Au début de ce mois, la commission de surveillance de la presse ordonne la fermeture de l'hebdomadaire Shalamcheh, porte-étendard du fondamentalisme le plus vindicatif. Loin de pavoiser, les gazettes réformistes, cibles rituelles du titre muselé, s'insurgent. Le jugement, soutiennent Zan, Khordad ou Sobh Emrouz, est illégal et bafoue la liberté d'expression. A la fin de l'automne 1998, la presse écrite sut aussi se montrer fidèle à sa mission, au lendemain de la vague d'assassinats fatale à cinq intellectuels insoumis (L'Express no 2478). On la vit alors, d'enquêtes en injonctions, relayer l'exigence de vérité d'une nation sous le choc. Et d'un président résolu, confiait au même moment son entourage, à «faire la lumière quoi qu'il en coûte». 

Ces meurtres sélectifs auront constitué pour Mohammad Khatami une épreuve décisive. Au-delà de l'arrestation d'une dizaine d'agents du ministère des Renseignements, annoncée le 12 janvier, il s'agit pour lui d'asseoir son autorité sur l'un des nombreux pôles de pouvoir tenus par ses adversaires: les services de sécurité. Mais il en est bien d'autres: l'armée, la justice, le Majlis (Parlement), l'audiovisuel, les fondations et les leviers économiques lui échappent pour l'essentiel. Même s'il a raflé 70% des suffrages exprimés, ce religieux au sourire bienveillant, coiffé du turban noir réservé aux descendants du Prophète, n'est au mieux que le deuxième personnage de l'Etat, loin derrière le Guide, Ali Khamenei. Il doit aussi compter avec son prédécesseur, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, placé à la tête de l'influent Conseil de discernement. L'ampleur de son sacre électoral a plongé l'Iran dans un conflit de légitimité d'une terrible âpreté, à l'issue incertaine. Entre l'élu du peuple et celui d'Allah, ce Khamenei dont certains dignitaires chiites contestent au demeurant les mérites théologiques. Khatami - «dernière chance de survie de la République islamique», proclame un tract recueilli à l'université Amir-Kabir, à Téhéran - sait que tout faux pas lui serait fatal. D'ailleurs, il n'est jamais avare de gages d'allégeance envers le Guide ni de témoignages de fidélité à la «ligne de l'imam», qu'il servit loyalement en son temps. On l'entend ainsi réitérer à l'envi son adhésion au velayat-e faqih, dogme fondateur du régime et source du primat du religieux sur le temporel. Un tabou? «On peut débattre des limites du pouvoir du Guide, de l'interprétation du principe», nuance un étudiant de la ville sainte de Qom. Séminariste à Ispahan, Mahdi dévoile d'une formule l'ambiguïté d'un pouvoir bicéphale. «Tant que le Guide soutient Khatami, je le soutiens aussi?» Quand le quotidien Zan - menacé de suspension - soumet à ses lecteurs un palmarès des figures les plus marquantes des deux décennies écoulées, il en exclut prudemment Ali Khamenei. «Inutile de poser la question, admet Faezeh Hachemi. Nous ne pourrions sans doute pas publier la réponse.»

«Le président ne renoncera jamais»

La scène a quelque chose d'incongru. En guise de décor, l'immense salon, tout en dorures et en tentures, d'un palais édifié pour la mère du chah, où l'on reçoit désormais les hôtes étrangers. Le personnage: un jeune mollah enjoué et barbu, enturbanné de noir, comme égaré sous ces lambris. Directeur du cabinet du président, Mohammad Ali Abtaï, 40 ans, décrit avec une franchise inusitée les embûches semées sous les pas de Khatami. «Le but, convient-il, c'est de forcer nos adversaires à accepter le changement avec le soutien de l'opinion.» Que penser de ceux qui, au sein même du système, rêvent d'abréger l'aventure? «Ils perdent leur temps. Car le président ne renoncera jamais. Rendez-vous ici même au dernier jour de son mandat de quatre ans.» Le premier ou le second? Le confident sourit. D'ici là, d'autres échéances attendent les khatamistes. Le renouvellement du Parlement, en mars 2000, et les élections locales - expérience inédite pour la République islamique - dès le 26 février. Avec, en toile de fond, le même dilemme: comment traduire dans le champ politique les métamorphoses de la société quand les partisans du statu quo confisquent pour l'essentiel le processus de sélection des candidats? Opiniâtre, le président rend coup pour coup. A peine les députés avaient-ils révoqué son ministre de l'Intérieur, Abdollah Nouri, qu'il le nommait vice-président.

Vulnérable, adossé à une alliance entre une gauche radicale assagie et les libéraux, l'onctueux hodjatoleslam - prélat de rang moyen - ne manque toutefois pas d'atouts.

D'abord, son assise. Réputées conservatrices, les cités sacrées de Machhad et de Qom l'ont plébiscité. Il a séduit des bataillons d'électeurs chez les commerçants du Bazar, les pasdaran et les bassidji, ces volontaires de la guerre Iran-Irak versés après l'armistice dans un corps paramilitaire. De plus, son crédit paraît à peine entamé. Bien sûr, le philosophe contestataire Abdelkrim Sorouch le somme dans une lettre ouverte de passer à l'acte. Bien sûr, les références incantatoires, sinon lénifiantes, aux vertus de la «société civile», de l' «Etat de droit» et du «dialogue des civilisations» finissent par lasser. «A quoi riment la tolérance, le pluralisme et le respect de la loi dans un pays où la loi, inspirée de la charia, malmène les droits humains?» s'insurge un enseignant. Çà et là, on sent poindre l'impatience. «Des jolis mots, et rien d'autre! râle Sepideh, étudiante en marketing et électrice dépitée. Le régime n'a fait que changer de masque. Si c'était à refaire, je m'abstiendrais.» Ranc?ur minoritaire. Car beaucoup, du chômeur au nanti, imputent la lenteur du changement au travail de sape du clan des «archéos». Le 7 décembre 1998, lorsque Khatami dénonce les «forces conservatrices», les milliers d'étudiants massés dans cet amphithéâtre de l'université Charif, à Téhéran, théâtre d'une mémorable séance questions-réponses, lui réservent une ovation de rock star. Au grand dam des esprits chagrins: quel Iran prépare donc cette jeunesse qui préfère aux invocations coraniques les cris et les sifflets? «Nous n'attendons qu'un mot de vous pour agir contre vos ennemis!» lancera un fan. L'orateur, lui, prêchera le réalisme, la sagesse et la constance. Dans la rue, il le sait, son public ne peut tenir tête aux commandos aguerris de l'Ansar-e Hezbollah. Un appel au peuple sonnerait déjà comme une reddition.

Quel est le secret de cette inaltérable cote d'amour? «Khatami ne fait rien, mais il le fait bien, affirme cruellement un diplomate. Au mieux, son destin lui dicte de se sacrifier pour faire entrer l'Iran dans l'ère postrévolutionnaire. Ce qu'on aime en lui, c'est le héros promis à la défaite, le panache du vaincu, le loser magnifique.» Fondement du chiisme, le culte du martyr imprègne, il est vrai, l'âme iranienne... Ce scénario fataliste a le don d'agacer Abbas Abdi. «Il sous-estime la force de l'élan social, objecte le patron de Salam. Pour préserver l'essentiel, statut ou ressources, les dogmatiques devront renoncer à leur pouvoir d'entrave.» On n'en est pas là.

Massoud Dehnamaki consent à recevoir ses visiteurs étrangers dans un bureau où trônent deux caisses d'obus de mortier de 120 millimètres, mais refuse de leur accorder un entretien. «Pour protester contre les mensonges des médias occidentaux. Précisez-le à vos lecteurs.» C'est fait. D'ailleurs, le rédacteur en chef de Shalamcheh, hebdomadaire ainsi baptisé en mémoire d'une effroyable bataille irako-iranienne, «se moque que l'on dise du bien ou du mal de lui». Ça tombe bien: on va en dire du mal. Car cet ancien combattant, qui incarne toute l'amertume de la jeunesse si mal réinsérée au retour du front, soutient que les réformistes ont eux-mêmes commandité les assassinats d'écrivains dissidents, histoire de nuire à la nation. Pour cet Iran-là, minoritaire mais résolu, Khatami «reprend les slogans des fossoyeurs de la révolution», brade l'héritage sacré de l'imam et ménage les Satan étrangers, grands ou petits. De quel droit, par exemple, lève-t-il de fait la fatwa de mort lancée par Khomeini contre Salman Rushdie, l'auteur des Versets sataniques? 

La rhétorique des «faucons» peut troubler les laissés-pour-compte. Que leur a valu cette révolution menée au nom des déshérités, voire au prix de leur sang? Assise sous une ampoule nue, dans cette pièce dépouillée où cohabitent neuf personnes et quatre générations, Zohre fait ses comptes. Grâce aux coupons que reçoit chaque famille, cette invalide dont le mari collecte des sachets en plastique dans les poubelles achète à bas prix de l'huile, du sucre et du riz. «Au bazar, il est trop cher. Le prix des ?ufs et du poulet a flambé. Pendant trois semaines, j'ai dû priver les enfants de petit déjeuner. Et, si tu n'as pas d'argent, le médecin te conseille de laisser mourir le gosse malade. Chez nous, c'est ramadan tous les jours de l'année.» A qui la faute? «Avant la mort de l'imam, l'Etat s'occupait de nous. On mangeait même de la viande. Depuis...»

Rencontré dans un parc désert du sud de Téhéran, Hossein raconte, quant à lui, le quotidien des jeunes sans le sou. «Je porte le même pantalon depuis un an. Et mon salaire mensuel d'ouvrier ne couvre même pas l'achat d'une paire de chaussures de sport importées. Le mariage? Bien trop cher. A 50 ans, peut-être, quand j'aurai de l'argent et un logement...» Alors, pour apaiser «les maux qui [les] rongent», Hossein et ses copains dés?uvrés partagent parfois une bouteille d'arak, tord-boyaux plus abordable que le cognac importé. «Mais nous, au moins, on évite la drogue. Même s'il est facile de trouver de l'opium et de l'héroïne bon marché.»

Absorbé par le périlleux chantier du «développement politique», Mohammad Khatami délaisse quelque peu l'économie. Là aussi, sa marge de man?uvre est des plus étroites. Endetté, piégé par la dégringolade des cours d'un pétrole qui lui fournit 84% de ses recettes à l'exportation, l'Iran n'échappera pas à une sévère cure d'austérité. En 1378 - l'année qui court de mars 1999 à mars 2000, selon le calendrier persan - les ministères recevront moins de la moitié de la dotation budgétaire précédente... Gageons cependant qu'il restera toujours de quoi rafraîchir les effigies murales de l'imam. Avec le respect dû aux icônes pieuses et un peu encombrantes. .  

Loin de Téhéran...

Govareshk, petite bourgade de 1 200 habitants située à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Machhad - non loin de la frontière afghane - observe de loin le bras de fer engagé dans la capitale entre modérés et conservateurs. «Nous avons tous voté pour Khatami. Si c'était à refaire, nous le referions sans hésiter. C'est un seyed [descendant du Prophète]. C'est notre élu et nous lui faisons confiance. Ils doivent le laisser travailler!» affirme avec ardeur Ali Akbar,75 ans. Les jeunes qui l'entourent approuvent de la tête. Reste que l'écho des joutes politiques de Téhéran arrive ici très assourdi. A Govareshk, qui avait eu l'électricité avant la révolution, «on a installé le téléphone public voilà trois ans et regoudronné la route récemment. De plus, le ministère du Jihad pour la reconstruction a donné accès à l'eau potable», dit Ahmad, 21 ans. 

Le village possède également une école et un lycée pour garçons, avec 600 élèves. Mieux, Govareshk a envoyé depuis cinq ans 10 de ses jeunes à l'université. Quant aux filles résolues à atteindre le baccalauréat, elles doivent aller au pensionnat à Chenaroun, à 60 kilomètres du village. «Six filles du village font leurs études là-bas», affirme Hossein, responsable du centre téléphonique, seul salarié de l'Etat du cru. Convaincant en matière d'éducation et d'infrastructures, le bilan l'est moins sur le plan économique. «Pour vivre convenablement, il faut à une famille de cinq personnes 100 000 tomans par mois [800 francs, au taux du marché libre]. Beaucoup sont en deçà», souligne un villageois. «Avec une seule usine, tous les jeunes auraient du travail. Beaucoup sont partis en ville», grogne Mostfa. «Depuis toujours, les gouvernements ont privilégié les villes. Parce que les citadins sont plus instruits et peuvent se révolter», soutient Hassan, un agriculteur d'une cinquantaine d'années. Avis tempéré par d'autres, convaincus que les autorités s'efforcent d'améliorer le sort des ruraux.

Sans travail ni loisirs, les jeunes tombent dans le piège de la drogue, qui fait des ravages dans cette région proche de l'Afghanistan, d'où arrive l'opium par tonnes. En forte augmentation depuis cinq ans, la consommation a toutefois baissé depuis que, l'été dernier, 300 000 militaires iraniens ont été déployés le long de la frontière pour contrer toute offensive des taliban. Les habitants de Govareshk suivront de loin les festivités pour le vingtième anniversaire de la révolution. En attendant les élections locales du 26 février. Au village, 10 personnes se sont portées candidates. La société civile chère au président Khatami arrive à petits pas à Govareshk. 

Publié dans Articles de Presse

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