Et Ana Mladic, la fille du général serbe, se tira une balle

Publié le par Le Soir Cauwe Lucie

Lionel Duroy a une longue histoire avec la Bosnie. Il y a passé tout l’hiver 1993, en a ramené un livre, vingt ans avant L’hiver des hommes, tout juste paru. Il s’y intéresse depuis 1991. « Cette guerre m’intriguait beaucoup, nous dit-il, de passage à Bruxelles, parce que c’est une guerre civile, faite par des gens qui s’aimaient, s’étaient mariés et se déchiraient. » La guerre de 1993 fait écho à ses propres conflits intérieurs, il le reconnaît : « Je sortais de ma rupture avec mes frères et sœurs et d’un divorce. Un effondrement complet. »

 

Et Ana Mladic, la fille du général serbe, se tira une balle

Rentré en France, il se met à écrire. Juste après, Ana Mladic, la fille du général serbe, se tire une balle dans la tête. Pourquoi ? « C’était une jeune fille très brillante. Elle terminait médecine. Son suicide était dirigé contre son père, avec une arme à lui, celle qu’il avait réservée pour le premier enfant qu’elle aurait ! »

Vingt ans après, l’histoire repasse les plats. « L’hiver dernier, j’étais assez triste de tout ce qui m’arrivait, ce que j’ai écrit dans Colères. J’ai décidé de repartir longtemps dans ce pays, avec l’idée de comprendre ce qui s’était passé dans la tête de la fille du général Mladic. Celle aussi de retrouver des gens que j’avais croisés pendant la guerre. Je savais que j’en rapporterais un livre. »

Si L’hiver des hommes, magnifique, ramène Lionel Duroy à ses sujets favoris, comment on se construit contre son héritage et quel est le futur d’enfants de criminels de guerre, si son contenu se mêle à la vie personnelle de l’auteur, il présente aussi un pays peu connu, la République des Serbes de Bosnie. « J’ai eu la stupéfaction de découvrir une république ethniquement pure. On a quitté Belgrade et on est entrés dans cette petite république dotée de frontières. Le village de Pale que j’avais vu durant la guerre est devenu la capitale des Serbes les plus violents, ceux qui faisaient le siège de Sarajevo. Une ville de 35.000 habitants, prise dans la neige et les glaces, qui paraît abandonnée. J’y ai passé l’hiver, sans juger les gens qui ont voulu cette ville, des criminels de guerre pour la plupart. »

Des morts-vivants

Le livre consigne les recherches du romancier, hier journaliste. Il explique ses démarches auprès des habitants, et tente toujours de savoir pourquoi Ana Mladic a mis fin à ses jours. En parallèle, il rappelle le destin d’autres enfants de criminels de guerre. « J’ai engagé les conversations très facilement. Plus aucun étranger n’est allé là depuis très longtemps. J’arrivais avec des recommandations, notamment celles de la biographe de Mladic et de sa famille. Les gens avaient lu sur internet que j’étais un écrivain français, quelqu’un qui s’intéresse à la question serbe. »

Le livre dessine finement cette entité aux frontières étanches, « un spectacle avec des morts-vivants. » Il décrit le poids d’un héritage difficile. Comment s’en affranchir, inventer autre chose ? L’hiver des hommes, le titre impressionne : « Il n’y a pas de printemps dans un pays qui se ferme à tout. »

Publié dans Articles de Presse

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