Caravage et le doigt du doute…

Publié le par Valeurs Actuelles par Camille Pascal

Caravage et le doigt du doute…

La découverte dans des combles murés d’un tableau disparu du maître milanais laisse nombre d’experts pour le moins perplexes.

Caravage et le doigt du doute…

Tout commence dans l’une de ces maisons de famille transmises de génération en génération où les souvenirs se déposent jusqu’à former de véritables couches sédimentaires. Un jour, une fuite d’eau ravage les plafonds, les propriétaires montent au grenier et, comme il arrive parfois, découvrent une pièce murée dont ils avaient oublié jusqu’à l’existence. Là, sous un épais linceul de poussière, dormait un tableau effrayant mais de bonne facture montrant deux femmes acoquinées pour trancher la tête d’un homme.

Passant des mains d’un commissaire-priseur à celles de plusieurs experts, le tableau sorti de son grenier prend peu à peu des allures de chef-d’oeuvre et “monte” à Paris où il est montré d’abord avec parcimonie puis plus largement à un public averti auquel on raconte l’histoire d’un Caravage sauvé des eaux. La rumeur habilement distillée ne tarde pas à se répandre. Des conservateurs s’en mêlent, le Louvre est aux aguets, par prudence le ministère de la Culture frappe le tableau d’une interdiction de sortie du territoire, la presse s’emballe et chacun va répétant que l’on vient de retrouver une version perdue de Judith et Holopherne par le maître du clair-obscur. Les médias annoncent un prix aussi fabuleux que toute cette histoire et déjà une souscription nationale se prépare.

Des photos circulent et révèlent une composition saisissante. Une vieille femme maintient fermement le général assyrien sur sa couche pendant que celle qui devait s’offrir à lui est en train de lui trancher la gorge à l’aide de sa propre épée. Sous l’effet de la volonté divine, la force devient faiblesse et la faiblesse sait être forte. Tout le génie de l’inversion baroque est là. Le regard savamment préparé par l’unanimisme national qui s’est forgé sur la certitude et les intérêts de quelques-uns, comme déjà enivré par le vin de Judith, est d’abord pris au piège quand tout à coup un détail l’accroche. L’avant-bras, quelque chose ne va pas dans l’avant-bras d’Holopherne tordu par la surprise et la douleur ; non seulement le modelé est d’une grande platitude, mais ses proportions sont très maladroites. Pour se rassurer, notre mémoire visuelle se rappelle aussitôt le Saint Jean-Baptiste à la fontaine, oeuvre tardive du Caravage dont l’avant-bras présente lui aussi quelques faiblesses, mais hélas l’oeuvre fut achevée par un autre. Affolé, le regard continue à parcourir la toile mais partout le scepticisme l’emporte sur l’émerveillement. Le visage de la vieille servante est raviné de rides bien trop régulières et appuyées pour être de la main du maître. Rien de commun, en effet, entre ce visage grossièrement ratissé et les rides dessinées par l’angoisse sur le visage de Pierre au moment de son crucifiement. Quant aux plis cassés du drapé de la couche, ils ne soutiennent évidemment pas la comparaison avec le tourbillonnement de linge d’où émerge l’ange qui s’adresse au saint Matthieu peint pour l’église Saint-Louis-des-Français de Rome.

Désormais, c’est bien le doigt du doute qui guide le regard et pointe l’une après l’autre chaque imperfection de la toile. Ce même doigt que Caravage, comme pour nous inviter à la méfiance, a peint fouillant les plaies du Christ dans l’Incrédulité de saint Thomas, son plus grand chef-d’oeuvre.

Publié dans Articles de Presse

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