Dunker Ernst

Publié le par Mémoires de Guerre

Ernst Dunker, alias Delage, né le 27 janvier 1912 à Halle (Allemagne) et mort le 6 juin 1950 à Marseille, est un sous-officier SS allemand du SIPO-SD de Marseille, qui a joué pendant la Seconde Guerre mondiale un rôle particulièrement actif contre la Résistance intérieure française.

Dunker Ernst

Après ses études secondaires, Ernst Dunker travaille à partir de 1932, à 20 ans, dans l’hôtellerie internationale, à Saint-Raphaël puis La Baule, Rome, Milan, Londres. Au début de 1939, il est restaurateur à Hoboken (États-Unis). Il parle couramment trois langues étrangères, le français, l'anglais et l'italien. Rentré à Berlin, il est mobilisé le 20 décembre 1939 au 99e régiment d'infanterie motorisée et fait la campagne de France. Il est ensuite affecté à Paris à la police de sécurité allemande rue des Saussaies. En mars 1943, à 31 ans, il est envoyé, avec le grade de SS-Obersturmführer (sergent-chef), au SIPO-SD de Marseille, sous les ordres du lieutenant Kompe, chef de la section IV E (contre-espionnage), qui s'occupe aussi de la lutte contre la Résistance française, le SIPO-SD étant commandé par le SS-Stumbannführer (commandant) Rolf Mühler. Le service de Dunker, installé dans une grande villa au no 425 rue Paradis, comprend plus de soixante-dix agents permanents dont neuf Français identifiés.

Au débarquement de Provence, Dunker quitte Marseille pour se replier en Allemagne. Rentré en France l'année suivante après être passé par la Suisse, il est arrêté avec sa maîtresse à Paris le 25 mai 1945 et transféré à Marseille. L'activité d'Ernst Dunker contre les mouvements de Résistance a été considérable et particulièrement dévastatrice. Elle est connue principalement par trois rapports établis par lui, retrouvés à Marseille en septembre 1944. Couvrant la période du 14 avril au 17 juillet 1943, date de sa signature, il porte sur une des plus terribles opérations de répression contre la Résistance. Les opérations débutent par la découverte d'adresses dans des boites à lettres, qui permettent les premières arrestations. 

Dunker retourne cinq résistants arrêtés qui acceptent de devenir ses contre-agents. Deux resteront célèbres. Léon Brown, ingénieur radio, responsable régional des Groupes Francs de Combat à Toulon, arrêté dans cette ville le 23 avril 1943, devient contre-agent à Marseille dès le 30 du même mois. Jean Multon, secrétaire de Maurice Chevance, chef régional des MUR, est retourné tout aussi facilement. Il connait toute l'organisation des MUR et apporte à Dunker des informations capitales. Il commence par lui livrer son chef et participe à l'arrestation, mais Maurice Chevance parvient à s'échapper de son domicile par une porte arrière.

Jean Multon est ensuite envoyé au SD de Lyon auprès de Klaus Barbie. Son action d'agent double aura des implications particulièrement lourdes, permettant l'arrestation de nombreux autres chefs, dont celle de René Hardy, ces arrestations allant jusqu'aux dirigeants nationaux, le général Delestraint et Jean Moulin. Multon revient ensuite à Marseille reprendre son activité auprès de Dunker, jusqu'au printemps 1944 où il passe en Algérie. Le rapport Flora comprend quatre listes.

  • 1re liste - Relatant comment ont été démantelés les MUR de Provence, elle porte sur 105 résistants, dont les 5 retournés. 8 seront remis à la police italienne (pour les Alpes-Maritimes) et 78 transférés à Fresnes et déportés dont 25 non revenus.
  • 2e liste - 17 résistants identifiés et recherchés
  • 3e liste - 10 résistants identifiés, dont 6 arrêtés
  • 4e liste - Elle énumère 108 résistants dont beaucoup sont déjà arrêtés ou le seront bientôt. S'y trouvent ainsi Louis Martin-Bret, Max Juvénal, Henri Frenay, Raymond Aubrac, Jean Moulin, Daniel Cordier, Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Bertie Albrecht, René Hardy. Ce dernier, arrêté puis relâché, "permit ensuite en tant que contre-agent du EK de Lyon de faire arrêter à Lyon [Caluire] lors de la réunion du 25 [21] juin 1943 : no 54, Moulin, Jean (alias Max, alias Rex), délégué personnel de De Gaulle, président du comité directeur des MU [MUR], ainsi que cinq chefs des MU".
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Les rapports Catillina, du 7 juillet 1944, et Antoine, du 11 août 1944, portent principalement sur les arrestations faites grâce à un agent double, Maurice Seignon de Possel-Seydier, officier français envoyé par Alger pour instruire et coordonner la Résistance en Provence. C'est sans doute en mai 1944 qu'il entre en contact avec Dunker. Les renseignements qu'il lui donne permettent de monter le guet-apens d'Oraison où sont pris les membres du CDL des Basses-Alpes et d'arrêter un nombre considérable d'autres dirigeants de la Région R2, qui seront pour la plupart abattus à Signes les 19 juillet et 8 août 1944. Le rapport Antoine fait état de 24 personnes arrêtées dont 17 exécutées et 4 déportées. Seignon indique aussi les lieux de rassemblement des maquis de Charleval, Jouques et Sainte-Anne. 80 résistants sont tués au cours d'une seule opération de répression. 3 radios, Octave, Rubens et Paul, sont arrêtés.

Ernst Dunker a agi à un grade subalterne mais son activité a été si importante, adroite, efficace et terrible qu'il est devenu à lui-seul la légende noire du SIPO-SD de Marseille. Ivan Beltrami, externe entré au service des consignés de l'hôpital Salvator de Marseille pour pouvoir y soigner son frère Francis, indique que ce dernier avait six fractures au bras, onze aux côtes, un tympan crevé, des blessures sur tout le dos après avoir été sauvagement torturé rue Paradis par Dunker, qualifié de fou sanguinaire, et deux Français de son équipe, le boxeur Tortoni (abattu plus tard par la Résistance) et Daveau (condamné à mort à Marseille puis gracié). Le capitaine Morange, officier des services de renseignements français, a raconté ses interrogatoires sous la torture menés par Dunker. 

Bien que sa carrière civile avant la guerre soit plutôt claire sinon ordinaire, telle qu'elle est relatée dans l'instruction de son procès, Dunker passe pour avoir été gangster à Berlin. Il passe aussi pour avoir été cassé de son grade puis réintégré mais le rapport d'instruction n'en fait pas mention non plus. Il déclare à l'instruction : "C'est d'office que j'ai été versé dans la Gestapo (...). Avant, je faisais partie de la Wehrmacht. Mes camarades et moi avons vainement protesté mais nous avons été obligés de rester dans la Gestapo". Il passe aussi pour être le chef de la section IV E mais il n'y est que gradé, la section étant commandée par le lieutenant Kompe.

Son cas apparait cependant plus complexe. S'il est responsable des enquêtes et des interrogatoires, très souvent sous la torture, il ne décide ni des exécutions ni des déportations. "Je n'avais pas le pouvoir de déporter quelqu'un, seuls les chefs de sections IV E et IV D avaient le pouvoir de le faire". Au sujet des fusillés de Signes : "la décision de les fusiller a été prise par un conseil de guerre". Les retournements paraissent avoir été faits sans contrainte physique, par la persuasion, et rapidement. Le capitaine Roger Morange, un des officiers qu'il a personnellement interrogé et qui a été torturé par ses acolytes, donne de Dunker dans ses mémoires une description : "de taille moyenne, vigoureusement bâti, des yeux gris bleu qui ont une lumière dure. Son ton de commandement est sans appel". Pendant les interrogatoires, "Dunker est tout miel et s'exprime dans un français excellent". 

Morange note que si Dunker fait impitoyablement torturer les officiers français, il leur montre aussi des signes discrets de considération. Il apporte au capitaine, entre les interrogatoires, du café et des cigarettes, et lui tient des propos de militaire à militaire : "Nous n'en voulons pas aux officiers français qui font leur service" ou "Pour le moment, c'est moi qui vous garde. Qui dit qu'après le débarquement américain, les rôles ne seront pas inversés ?" ou encore "Vous chercherez à vous évader, j'y veillerai et vous ne vous évaderez pas". En revanche, il ne supporte pas les traitres français qui pourtant le servent et dira à son procès au sujet de Maurice Seignon qu'il a abattu de sa main : "J'avais de l'aversion pour ce traitre. C'était un individu méprisable" mais lors de son repli en Allemagne en août 1944 il emmène avec lui quatre agents français, sans doute particulièrement fidèles.

Détenu à la prison Chave de Marseille, Ernst Dunker est renvoyé devant le tribunal militaire de Marseille. L'instruction, menée principalement par le colonel Pétré, torturé rue Paradis, et à laquelle Dunker apporte son concours, ne fait l'objet d'aucune contestation. Me Garsi, du barreau de Marseille, commis d'office, défend l’accusé avec opiniâtreté pendant les trois jours du procès ; sa plaidoirie dure une heure trois quarts et il est félicité en audience pour son travail par le tribunal après le prononcé de la sentence. Dunker reconnait sans difficulté la plupart des faits et se défend en déclarant qu'il n'a agi que sur ordres, en soldat et à un rang très subalterne, se retranchant derrière ses chefs "à qui il ne pouvait qu'obéir en tout et pour tout". Dans sa dernière déclaration avant le délibéré, il dit : "Nous n'avons pas tous le bonheur d'être Français et, malheureusement, je suis Allemand". Le tribunal militaire le déclare criminel de guerre le 21 janvier 1947 et le condamne à la peine de mort. Pour des raisons qui restent à expliciter, Ernst Dunker ne sera exécuté que trois ans plus tard, à Marseille le 6 juin 1950.

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