Fritz Bauer au cinéma : l'autre chasseur de nazis

Publié le par Le Nouvel Observateur par François Forestier

En salles ce mercredi, le film "Fritz Bauer, un héros allemand" raconte l'histoire vraie d'un procureur justicier. Entretien avec Olivier Guez, co-scénariste.

Le procureur allemand Fritz Bauer, photo non datée

Le procureur allemand Fritz Bauer, photo non datée

Fritz Bauer est-il ce héros méconnu, révélé par le film de Lars Kraume, sorti ce 13 avril ? Procureur intraitable, justicier de fer, ce juriste acéré a traqué les nazis en Allemagne, à une époque où plus personne ne voulait entendre parler des atrocités de la guerre.

Dans "Fritz Bauer, un héros allemand", le personnage est montré sous un jour inattendu : désagréable, entêté, mordant, obsédé par une haute idée de la justice. Olivier Guez, journaliste et écrivain, auteur de "l’Impossible retour, une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945" (Champs Flammarion, 2009), a co-écrit le scénario. Il explique, ici, le personnage de Fritz Bauer, qui a littéralement changé l’histoire allemande.

Quelle est la part de fiction, dans le film ?

La traque d’Eichmann est authentique, et toute la partie biographique de Fritz Bauer l’est aussi : enfance à Stuttgart, le juge le plus jeune de la République de Weimar, le camp de concentration, etc. La fiction commence avec le personnage du collaborateur homosexuel de Bauer, Karl Angermann, qui est composite. Nous l’avons construit à partir des jeunes juristes qui entouraient Bauer et de ses amitiés masculines, dont celle qu’il a entretenue avec Thomas Harlan, le fils de Veit Harlan, célèbre cinéaste compromis avec le régime nazi.

Quelle est la stature de Fritz Bauer, aujourd’hui ?

C’est l’un des très rares individus qui ont cherché à traquer les nazis dans l’immédiat après-guerre. Il est motivé par deux choses : une certaine idée de l’Allemagne, et un profond amour de la justice. Un vrai patriote. Il incarne absolument ces vieilles familles juives allemandes, totalement assimilées, qui, au début du siècle, ont vraiment cru à la symbiose judéo-allemande. Fritz Bauer croit en l’Allemagne des Lumières, et il est aussi motivé par l’idée des réparations. C’est une question personnelle - il a été déporté et a émigré - et plus générale : la population juive allemande a été décimée. Il veut confronter les Allemands à leur passé, pour ouvrir la possibilité d’une Allemagne démocratique.

Il n’a pas vécu l’Holocauste ?

Non. Il fait partie des ces Juifs qui ont réussi à partir assez tôt. En 1936, il s’est réfugié au Danemark, puis en Suède. Si bien qu’il n’a pas perdu sa foi dans l’Allemagne telle qu’il la conçoit, un pays où règne la justice et la raison.

Il est tombé dans l’oubli, cependant ?

Totalement. Il y a quelques années, plus personne ne savait qui il était. Il est mort en 1968, dans des circonstances assez troubles.

Fritz Bauer au cinéma : l'autre chasseur de nazis

Il a connu l’expérience des camps de concentration, lors de l’ascension d’Hitler ?

Oui. Il a été interné un an pour ses engagements politiques – il était membre du Parti social-démocrate, et non parce qu’il était juif. Kurt Schumacher, le président du Parti, lui, est resté douze ans en camp, de 1933 à 1945. Afin d’être libéré, en 1935, Fritz Bauer a signé un papier de soutien à l’État nazi. C’est un acte qu’il ne se pardonnera jamais.

Le désir de vengeance n’anime pas Bauer ?

Non. Pour lui, c’est la loi, rien que la loi. Mais je pense que c’est un homme désespéré. Très solitaire : tout son monde a disparu, a été annihilé. Ce qui le tient debout, après la guerre, c’est l’idée de faire bouger les lignes. Quand il est interviewé à la télévision allemande, il s’adresse à la jeunesse : c’est capital, pour lui. Il a une mission.

Est-il semblable à Simon Wiesenthal, qui a été le grand chasseur de nazis d’après-guerre ?

Ils sont très différents. Wiesenthal, juif autrichien, est un aventurier. Il a aidé à retrouver un grand nombre de nazis, de grands criminels. Mais il a raconté beaucoup d’histoires farfelues aussi : Wiesenthal était un homme qui faisait parler de lui, tandis que Bauer travaillait dans l’ombre. C’est la différence entre le Viennois et l’Allemand.

Dans le film, Fritz Bauer n’est pas sympathique.

Il est très allemand. Il est raide, il fait partie de ces Juifs qui, quoi qu’il arrive, restent boutonnés. Il ne parle pas le yiddish, qui, pour lui, comme pour tous les Juifs allemands, est un dialecte inférieur.

Il est très solitaire. Même les Israéliens ne comptent pas la chasse aux nazis parmi leurs priorités, dans les années 50.

Exact. Israël, alors, est un État jeune, qui n’a pas de ressources. Traquer des nazis, c’est coûteux. Le Mossad, en 1957, a des priorités régionales plus urgentes. Avant la capture d’Eichmann, Israël ne veut pas être associé à l’Holocauste, qui est le symbole de la faiblesse séculaire des Juifs. Israël marque une césure totale dans l’histoire juive. Le Juif de diaspora est un être faible, un mouton. Israël veut s’opposer à cette image. Même les survivants sont souvent mal considérés : pourquoi celui-ci a-t-il survécu ? Qu’a-t-il fait pour survivre ?

Quel est l’héritage de Fritz Bauer ?

Il a contribué à la prise de conscience de l’Holocauste. Le procès Eichmann en a été le grand révélateur mondial. La génération d’après-guerre a ainsi ouvert les yeux. La deuxième grande césure a été la diffusion de feuilleton "Holocauste" à la fin des années 1970. Ce moment-là a été décisif. Les spectateurs allemands ont été bouleversés. Auparavant, les jeunes, qui avaient commencé à se révolter contre la génération des pères, avaient mal perçu la dimension allemande et antisémite du nazisme. La bande à Baader est née, en partie, de cette vision. Le travail de mémoire a commencé là.

Fritz Bauer a inspiré des gens, et a légué une façon de s’attaquer à ce passé qui ne passait pas. N’oublions pas que les structures de l’Allemagne étaient truffées de nazis, dans les années 1950. Même le président de l’Office central sur les crimes nazis, Erwin Schüle, était un ancien nazi ! Toute l’Allemagne a adoré Hitler ! Fritz Bauer, très isolé, a permis l’examen de cette période. Son héritage, c’est ça. Même s’il a connu une certaine désillusion, comme Adorno, il a permis l’émergence de l’Allemagne des années 1980. Il n’était plus là pour le voir, hélas…

"Fritz Bauer, un héros allemand", par Lars Kraume. Avec Burghart Klaussner, Ronald Zehrfeld, Lilith Stangenberg (1h46).

Publié dans Articles de Presse

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