Hitler, inépuisable sujet cathodique

Publié le par Le Monde par Antoine Flandrin

Hitler, inépuisable sujet cathodique
Léni Riefenstahl avec Adolf Hitler sur le terrain du stade Zeppelin, Luitpoldhain, Nuremberg, vers 1935

Léni Riefenstahl avec Adolf Hitler sur le terrain du stade Zeppelin, Luitpoldhain, Nuremberg, vers 1935

Passage dans le domaine public de Mein Kampf le 1er janvier, quatre-vingtième anniversaire des Jeux olympiques de Berlin, soixante-dix ans du procès de Nuremberg… Pour les chaînes de télévision, toutes les raisons sont bonnes pour diffuser des documentaires ou des fictions sur Hitler et le nazisme. Qu’on en juge plutôt : dimanche 1er mai, la chaîne Histoire propose, à 20 h 40, Göring : bras de fer à Nuremberg. Lundi 2, France 3 diffuse Les Champions d’Hitler (20 h 55), un documentaire sur l’embrigadement des sportifs par le régime nazi. Mardi 3, Arte consacre son « Thema » à l’histoire du nazisme, avec la rediffusion d’une fiction Nous, otages des SS (20 h 55) suivie, à 22 h 45, d’un documentaire, « Mein Kampf », manifeste de la haine.

Depuis janvier, de nombreuses chaînes telles France 5 et RMC Découverte se sont déjà prêtées à l’exercice. Avec, à l’arrivée, des audiences plus que satisfaisantes. Le 30 mars, près de 2,5 millions de téléspectateurs ont regardé Hitler et les apôtres du mal sur M6 (11,9 % de part d’audience). Ils étaient près de 1,7 million à suivre Hitler, la folie d’un homme en deuxième partie de soirée. En 2015, La Chute du Reich, sur France 2, avait réuni 3,7 millions de téléspectateurs (15,5 %). Jusqu’au dernier : la destruction des juifs d’Europe avait réalisé un score d’audience similaire. « Ces documentaires inédits réalisés et produits avec beaucoup de moyens font surtout partie des programmes qui sont les mieux notés par nos téléspectateurs », explique Stéphanie Brémond, ­directrice déléguée de l’antenne de France 2.

30 % d’audience en plus

De son côté, Arte a réalisé en 2015 l’une de ses meilleures audiences pour un documentaire avec Das Reich, une division SS en France (1,3 million de téléspectateurs, soit 5 %), diffusé pourtant quelques mois plus tôt sur France 3. « Cela fait partie de notre travail de mémoire franco-allemand, mais nous le faisons de manière moins exclusive que par le passé », explique Alain Le Diberder, directeur des programmes de la chaîne. Après avoir diffusé, sans grand succès, dix-neuf documentaires sur la seconde guerre mondiale en 2011, Arte a décidé de réduire la voilure : neuf documentaires sur cette période ont été diffusés en 2014, quinze en 2015, neuf en 2016. La chaîne Toute l’histoire ne fait pas le même constat. Elle diffuse trois fois par semaine des documentaires sur la seconde guerre mondiale. « Nous réalisons 30 % d’audience de plus sur ce type de sujet », indique Richard Maroko, directeur général des programmes.

Le public français n’a pas toujours été friand de documentaires sur Hitler. Réalisé en 1987, De Nuremberg à Nuremberg n’a été diffusé sur Antenne 2 que deux ans plus tard. La chaîne avait préféré le programmer après l’élection présidentielle de 1988. Le journaliste Philippe Meyer, qui lit le texte, estimait alors que « le nazisme n’intéressait plus personne ».

« Il est vrai que les directions des chaînes ont cru que le public était las », nuance l’historien Marc Ferro. De Pourquoi nous combattons, ces sept films de propagande réalisés par Frank Capra (1945) au Chagrin et la Pitié, film sans commentaires donnant uniquement la parole aux témoins, de Marcel Ophüls (1969), les documentaires avaient pourtant connu de nombreuses évolutions. Mais le public ne disposait que de deux chaînes. Entre 1966 et 1974, la programmation est dominée par Les Grandes Batailles, série réalisée par Daniel Costelle et Henri de Turenne.

« Lorsqu’en 1989, j’ai proposé à La Sept “Histoire parallèle”, une émission sur les actualités filmées depuis le début de la seconde guerre mondiale, le président de la chaîne, André Harris, m’avait dit que c’était voué à l’échec, se souvient Marc Ferro. Eh bien, cette émission reconduite sur Arte en 1992 a eu une longue vie puisqu’elle a duré jusqu’en 2001 ! »

Technologie

Assurément, l’arrivée d’Arte, chaîne franco-allemande, a contribué à renouveler l’offre documentaire sur l’histoire du nazisme. Mais ce sont surtout les séries documentaires colorisées Apocalypse Seconde guerre mondiale (2009) et Apocalypse Hitler (2011), diffusées en prime time sur France 2, qui ont relancé l’intérêt du grand public pour cette période, incitant de nombreux réalisateurs à la redécouvrir.

« Le nazisme fascine, reconnaît David Korn-Brzoza, auteur de La Chute du Reich (2015) et Après Hitler (diffusé le 8 mai sur France 2). Les historiens, les documentaristes comme le grand public essaient de comprendre comment on a pu tomber dans les ténèbres. » Le réalisateur ne nie pas qu’il recourt volontiers aux effets de mise en scène, aux sons et à la musique pour réveiller ou choquer le téléspectateur. L’historien Olivier Wieviorka avec qui il travaille en tandem veille à ce que cet exercice ne dépasse pas certaines limites. « Il y a désormais une nouvelle génération d’historiens à la pointe tant sur le plan scientifique que pédagogique qui participe activement à l’écriture des documentaires, ce qui ne se faisait pas auparavant », explique l’historien Christian Delage. C’est le cas de Johann Chapoutot dont les travaux ont contribué à renouveler l’historiographie du nazisme des dernières années.

Ne risque-t-on pas pour autant de lasser le public ? « Tout a été dit sur Hitler, concède David Korn-Brzoza. Mais les films correspondent à leur époque. Aujourd’hui, on sait mieux raconter, mieux restaurer, mieux coloriser. Ces films se font et se referont parce que la technologie évolue sans cesse et aussi parce que les archives sont un puits sans fond. »

Publié dans Articles de Presse

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