"Il y a une dimension suicidaire dans le sport nazi"

Publié le par Le Nouvel Observateur par François Forestier

"Il y a une dimension suicidaire dans le sport nazi"

Dans "les Champions d'Hitler", documentaire diffusé sur France 3, Jean-Christophe Rosé retrace le parcours de champions allemands entraînés au-delà de leurs limites pour servir le IIIe Reich. Entretien.

Elly Beinhorn

Elly Beinhorn

C’est l’un des documentaires les plus passionnants – et les plus intrigants – sur la Seconde Guerre mondiale : le régime nazi a tout fait pour avoir des champions, dans toutes les disciplines sportives, boxe, alpinisme, course à pied, saut, football, etc. Mais, tout à l’exaltation du corps, les épigones d’Hitler ont dû se rendre à l’évidence : la race des seigneurs n’a pas brillé dans le domaine sportif. Pire : tous les espoirs ont été déçus. Pas un seul des champions nazis n’a réussi, dans quelque domaine que ce soit.

Tiré d’un livre de Benoît Heimermann (paru chez Stock), le film de Jean-Christophe Rosé illustre, avec force, cette histoire méconnue. Que sont devenus ces "Dieux du stade" ? Comment ont-ils été instrumentalisés ? Du coureur Luz Long (vaincu par Jesse Owens) au boxeur Max Schmeling (battu par Joe Louis) en passant par le coureur Rudolf Harbig (défait par une grippe intestinale aux jeux Olympiques de 1936), et le pilote Ernst Udet (qui s’est suicidé), il n’y a que des histoires humaines tristes. Quant à Hitler lui-même, qui préconisait la famille, la virilité et le sport, il fut l’anti-héros de son propre programme : non seulement il ne fonda pas de famille, ne se distingua pas par une masculinité à toute épreuve, mais il ne pratiqua jamais – jamais ! – aucun sport.

Jean-Christophe Rosé, le réalisateur de "Maradona, un gamin en or", de "Marcel Cerdan, une légende française" et de "La Légende du Tour de France", raconte sa vision des "Champions d’Hitler".

L’Obs. Tous les grands champions du sport nazi ont échoué. Comment expliquer ces défaites constantes ?

Jean-Christophe Rosé. C’est sans doute que le dépassement prôné par les nazis n’était pas un dépassement de soi-même, mais un accomplissement au service d’une idéologie. La radicalisation extrême provoque des catastrophes. Que ce soit dans la course automobile, ou dans l’alpinisme, les nazis poussent leurs poulains à aller au-delà des limites, mais en fait, les hommes ne sont pas prêts. Ils y vont quand même, au nom de la folie nazie. Il y a une dimension suicidaire là-dedans.

L’écart entre les diktats du Führer et son propre exemple est intrigant, aussi. Comment le peuple allemand n’a-t-il pas vu que c’était un bateleur ?

Dans l’exaltation collective, les yeux étaient fermés. La réflexion critique était abolie.

Les destins des sportifs que vous montrez sont souvent pathétiques. Quels ont été, selon vous, les plus tragiques ?

La conquête du Cervin a été terrible : Toni Kurz était à portée de main des sauveteurs, et il est mort suspendu à sa corde. J’ai beaucoup de sympathie pour Max Schmeling, qui n’était pas un idéologue, et qui a eu la chance de survivre. Quant à ce qui s’est passé entre Luz Long l’Allemand et Jesse Owens l’Américain , on ne le saura vraiment jamais… Le personnage le plus antipathique de toute cette époque, c’est Leni Riefenstahl, qui été la réalisatrice des "Dieux du Stade" et qui, après la guerre, n’a jamais rien assumé. Elle s’est toujours réfugiée derrière son statut d’artiste et de femme.

Retrouver les documents a été difficile ?

C’est selon. Ainsi, je n’ai pas pu évoquer la figure de Rudolf Harbig, recordman du monde de course à pied sur 400 mètres et sur 1.000 mètres, mort sur le front de l’Est, car il n’y a pas de documents filmés. Il en va de même du champion de tennis Gottfried von Cramm, emprisonné par les nazis pour homosexualité… Pour le foot, les images que nous avons retrouvées sont très pauvres. Il y a tout un éventail de personnages que je n’ai pas pu évoquer. En revanche, pour les champions qui avaient la faveur du régime, les documents abondent. Le cinéma allemand, alors, a adapté la technique de la fiction au documentaire. Ainsi, le réalisateur Arnold Fanck, dans un film comme "Tempête sur le Mont Blanc", plante là-haut des caméras 35 mm (et non 16 mm) et emploie toutes les ressources possibles. C’est très bien filmé. Leni Riefenstahl a été son élève et, en bonne opportuniste, a poussé un peu plus loin en se donnant les moyens, carrément, de superproductions.

D’où viennent ces archives ?

Pour la plupart, de l’Est, où elles ont été conservées après la guerre. Elle n’ont pas été dispersées, pas abîmées, dieu merci. Le BundesArchiv a tout gardé.

Il y a même des films en couleurs…

Oui, surtout Hitler et Arno Breker. Les jeux Olympiques, bizarrement, n’étaient pas en couleurs. Nous avons colorisé pas mal de passages, pour le film. Mais les images, même en noir et blanc, sont très porteuses, et j’avoue que la vision du nazisme sous l’angle du sport, c’est intéressant. Il y a là une glorification du corps totalement factice, l’homme, surtout blond et musclé, est filmé comme un dieu. C’est d’ailleurs la patte de Leni Riefenstahl : elle a le sens du décorum et de l’exaltation. On voit très bien par exemple, que dans le combat qui a opposé Max Schmeling à Joe Louis le 22 juin 1938, le boxeur allemand est filmé à son avantage, tandis que l'Américain, qui est noir, est filmé de façon raciste.

Le boxeur Max Schmeling

Le boxeur Max Schmeling

Sous l’angle du sport, peut-on avoir une autre vision du nazisme ?

Non. Toute cette histoire confirme des choses qui préexistaient, le racisme, l’élitisme, toutes choses qui sont héritées du romantisme allemand, dans une certaine mesure.

Peut-on faire le même film sur le sport soviétique ?

J’y songe. On verra selon les documents qui existent. Dans le romantisme allemand, il y a un autre rapport à la vie que dans l’idéologie soviétique. Il y a, chez les romantiques, une fascination de la mort et de la destruction. C’est le contraire de la recherche du paradis stalinien. Dans le sport nazi, il y a un aspect mortifère. Qui est dissimulé par les prouesses formelles des réalisateurs. Leni Riefenstahl, en inventant un langage cinématographique, a aussi fait la promotion du mensonge permanent. Ainsi, j’ai chronométré les images de Jesse Owens et celle de l’amant de Leni Riefenstahl, Glenn Morris, médaille d’or du décathlon à Berlin : on voit immédiatement la différence. Il y a le triple pour Glenn Morris. Tout est truqué. Tout est au service du formel.

L’histoire du sport nazi n’est donc qu’une illusion ?

Non. Il y a eu des hommes qui ont été de vrais champions, mais finalement, le nazisme s’est révélé pour ce qu’il était, un instrument de barbarie. Le sport devait être une vitrine idéologique au service de la race des hommes supérieurs. Il n’en a été que la chimère.

Le documentaire "les Champions d'Hitler" est diffusé sur France 3 le lundi 2 mai, 20h55 et le vendredi 13 mai à 20h55 .

Publié dans Articles de Presse

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