"Touvier avait un vrai talent de séduction et de persuasion"

Publié le par Le Point propos recueillis par Saïd Mahrane

"Touvier avait un vrai talent de séduction et de persuasion"

Bénédicte Vergez-Chaignon, historienne spécialiste de Vichy, revient sur la personnalité de Paul Touvier, à qui France 2 consacre lundi soir un documentaire.

"Touvier avait un vrai talent de séduction et de persuasion"

Ce lundi soir, à 20 h 50, France 2 diffusera le téléfilm Monsieur Paul, qui relate la cavale de Paul Touvier, ancien responsable de la milice nazie lyonnaise, condamné le 20 avril 1994 à la réclusion criminelle à perpétuité pour « crimes contre l'humanité ». Avec Laurent Gerra et François Morel, cette fiction historique est adaptée de L'Affaire Touvier (Flammarion), une riche enquête de l'historienne spécialiste de Vichy Bénédicte Vergez-Chaignon. Entretien.

Le Point : À quel moment vous êtes-vous intéressée à Paul Touvier ?

Bénédicte Vergez-Chaignon : Comme tout le monde, j'avais entendu parler de Paul Touvier au moment de son arrestation, mais sans y prêter beaucoup d'attention. Il faut se rappeler que cet événement, si commenté sur le moment, est tout de même encadré, en 1989, par la place Tian'anmen, le bicentenaire de la Révolution, l'ouverture du « rideau de fer » et la chute du mur de Berlin... C'est en 1992, avec le non-lieu général accordé par la chambre d'accusation de la cour d'appel de Paris à Paul Touvier, accusé de crime contre l'humanité, que je me suis sentie concernée par cette histoire. Les attendus de cette décision de justice m'apparurent comme un rejet désinvolte, en même temps que controuvé, du travail effectué par les historiens sur Vichy et la collaboration d'État. En prétendant donner une leçon, ces magistrats semblaient oublier que les historiens ne se contentent pas d'exprimer des opinions sur le passé en ne retenant que ce qui va dans le sens de leurs idées, mais obéissent à des règles et à des méthodes qui leur permettent d'établir des faits et de proposer des interprétations en mettant cartes sur table. C'est pourquoi j'ai désiré me rendre, avec mon père, à la séance que des spécialistes français de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale ont organisée, à la Sorbonne, pour expliquer en quoi des magistrats s'étaient trompés en dépeignant le gouvernement français entre 1940 et 1944 comme « une constellation de bons sentiments et d'animosités politiques ». À partir de la fin des années 1990, je me suis mise à travailler moi-même essentiellement sur Vichy, la Collaboration et l'épuration. J'ai eu à plusieurs reprises besoin de m'intéresser au cas de Paul Touvier, non pas parce qu'il avait été un personnage considérable du régime ou de la milice, mais par ce que son cas pouvait avoir de révélateur et, parfois, d'emblématique sur une durée de cinquante ans. Mais en l'abordant ainsi « au coup par coup », j'en gardais une image morcelée et incomplète qui m'empêchait de comprendre comment et pourquoi ce parcours, certes long et mouvementé, était devenu un traumatisme national et une « affaire ».

Votre livre montre avec force détails la complicité d'hommes d'Église, notamment celle de monseigneur Charles Duquaire, secrétaire du cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, durant sa cavale. Quel fut l'intérêt pour eux de le voir échapper à la justice ?

Les nombreux ecclésiastiques qui, pendant quarante ans, ont aidé Touvier par leurs interventions, leurs protections, leurs dons matériels n'avaient pas d'intérêt à le voir échapper à la justice, en cela que cette dérobade ne leur apportait rien. Ils n'avaient rien à cacher que Touvier aurait pu révéler, ils n'avaient pas de service à lui renvoyer. Certains pouvaient avoir, ou avoir eu, une sympathie politique avec lui ou estimaient que l'épuration, trop violente et trop sévère, ne méritait pas qu'on y contribue. Mais ce sont plutôt des ressorts psychologiques qui ont joué. Mgr Duquaire s'est pris de passion, non seulement pour Touvier et sa famille, mais pour une « cause » qui est littéralement devenue la sienne. Dès lors, il n'a ménagé aucun effort ni aucune ressource pour la faire aboutir. Il a pu être aidé par des prélats qui, comme Mgr Gouet ou le chanoine Bourgeon, se sont laissé aller au plaisir des interventions, des approches au plus haut niveau. C'est tout simplement le goût du pouvoir et l'impression d'être important qui ont pris le dessus. Dans la plupart des cas, Paul Touvier, fin connaisseur du milieu ecclésiastique, avait su se présenter comme un malheureux proscrit et un pêcheur cheminant douloureusement sur la route de la rédemption. Il avait ainsi activé avec succès des cordes sensibles, tout en jouant sur la méconnaissance des faits historiques de ses interlocuteurs qui se voulaient souvent « au-dessus » de ces considérations. Pour certains de ces prêtres, l'impératif de la charité et du pardon ne s'embarrassait pas de la responsabilité sociale. Au prix de voltiges dialectiques, quelques-uns revendiquaient que l'Église soit libérée des contingences de la justice humaine qui n'était pas à même de dispenser expiation et réconciliation.

Qu'est-ce qui a motivé la grâce présidentielle de Georges Pompidou accordée en 1971 à Paul Touvier, qui ne sera révélée qu'en 1972 ?

Le président Pompidou a accordé à Paul Touvier, en novembre 1971, quatre ans après la prescription de ses condamnations à mort, une grâce de ses peines dites accessoires (confiscation de biens, interdictions de séjour). Ce faisant, il ne pensait pas altérer beaucoup le cours des choses, et il a présenté par la suite sa décision comme aussi « accessoire » que les peines concernées. On a cru qu'il avait pu prendre cette décision sur la base d'un dossier dont on aurait retiré les pièces les plus compromettantes. Le dossier conservé dans les archives de la présidence de la République ne présente pas de lacune décisive : il est suffisamment accablant tel qu'il est. Mais il est aussi très gros, et ma conviction est plutôt que Georges Pompidou ne l'a pas lu entièrement, car cela aurait représenté trop d'heures passées au détriment de tâches plus pressées ou plus importantes à ses yeux. Je crois qu'il s'est contenté de la présentation qui lui en a été faite par le chef de son secrétariat particulier, qui avait été touché par les conséquences pratiques que la fausse situation de Touvier avait sur ses enfants. Ceci n'empêche pas que Georges Pompidou souhaitait profondément, à ce moment de son septennat, en finir avec les séquelles de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d'Algérie, ce qu'il appelait les moments où « les Français s'entre-déchiraient et même s'entretuaient ». Il revendiquait un droit à l'oubli et à la réconciliation, cette dernière pouvant avoir l'avantage supplémentaire de redessiner l'éventail politique à une époque où une partie de la droite ne pardonnait toujours pas aux gaullistes la condamnation de Pétain et la perte de l'Algérie. Personnellement, enfin, Georges Pompidou, qui ne s'était pas engagé pendant l'Occupation, supportait de plus en plus mal les leçons que les gaullistes historiques ne se gênaient pas pour lui prodiguer au nom d'une légitimité supérieure. Il déclara « détester » les médailles, les décorations et « toutes ces histoires ». Quand la grâce fut octroyée, on recommanda à Touvier la plus grande discrétion. Avec raison puisque sa révélation, six mois, plus tard, suscita un scandale de grande ampleur, soutenu par l'indignation des anciens résistants de tous bords. Pour autant, Pompidou, loin de se déjuger ou de rejeter la responsabilité sur ses subordonnés, assuma sa décision et choisit de l'expliquer en conférence de presse, montrant ainsi qu'il ne s'agissait pas seulement d'un geste insuffisamment réfléchi ou de pure compassion.

Vous avez eu accès à ses archives personnelles. Il conservait tout frénétiquement, tenait des fiches et enregistrait ses souvenirs et ses versions des faits. Quel est le document ou le détail qui vous a le plus interpellée ?

C'est d'abord la masse elle-même qui m'a frappée. Paul Touvier s'était fait l'archiviste de lui-même, ce qui est peu courant, surtout pour quelqu'un qui est supposé être un condamné à mort traqué. À plusieurs reprises, au fil des années, il a dressé de longues chronologies commentées de sa vie, ce qui témoigne d'un intérêt hors du commun pour sa propre personne. Lors de son procès, ses journaux intimes des années 1980, parsemés d'exhalaisons antisémites, ont retenu l'attention et ont fait figure de pièces à charge. Pour moi, ils expriment surtout les vaticinations d'un homme à bout d'aigreur et de désœuvrement, qui est dans une impasse et ne veut pas se l'avouer. Ce qui m'a le plus fait réfléchir, ce sont finalement les manques. S'essayant à tous les genres littéraires (journaux, lettres, poèmes...), Touvier a bien sûr rédigé plusieurs manuscrits autobiographiques. Ils sont inachevés et, surtout, il y manque toujours l'évocation des sujets ou des moments qui expliquent son histoire et son affaire : son engagement et son activité dans la milice en 1943 et 1944. Cette abstention ne témoigne pas seulement de sa prudence, à mon avis, mais d'une culpabilité dont il ne peut pas se débarrasser, malgré ses dénégations obstinées.

Vous le dépeignez sous les traits d'un personnage humainement petit, manipulateur, menteur, incapable d'exprimer le moindre remords…

Ce sont les impressions que j'ai ressenties à la lecture de ses archives ou des lettres qu'il a envoyées pendant des décennies aux personnes très diverses dont il attendait de l'aide, comme au travers des témoignages. Il avait un vrai talent de séduction et de persuasion. Il savait se placer avec chacun sur le terrain le plus performant, trouver les bons arguments, dire ce qu'il fallait dire. Il savait aussi se retirer s'il percevait un interlocuteur hostile. Il savait susciter de grands dévouements, ce qui, vu de l'extérieur, est déroutant tant il semble égoïste et manipulateur, ne reculant devant aucun chantage affectif, y compris la menace du suicide ou la comparaison de sa souffrance avec celle du Christ. Menteur, il l'était, mais avec d'autant plus d'habileté qu'il avait fini par se persuader lui-même qu'il était un innocent persécuté. Ceci contribue à expliquer pourquoi il n'a jamais pu se résoudre à se livrer à la justice – quitte à manquer des occasions de s'en tirer à frais réduits – et plus encore à se reconnaître comme coupable. Je ne suis d'ailleurs pas la seule à avoir éprouvé ces sentiments. Beaucoup de ceux qui ont suivi son procès, en 1996, paraissent avoir été saisis par le décalage entre cette affaire considérable – celle du premier Français jugé pour crime contre l'humanité – et la médiocrité de sa personne et de son cas.

Publié dans Articles de Presse

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