Touvier, zones d’ombre

Publié le par Libération par Olivier Wieviorka

Touvier, zones d’ombre

Une enquête minutieuse sur les réseaux dont bénéficia après guerre le milicien.

Paul Touvier, à l'ouverture de son procès, le 17 mars 1994 à Versailles

Paul Touvier, à l'ouverture de son procès, le 17 mars 1994 à Versailles

Dans la sombre galaxie de la collaboration, Paul Touvier bénéficie d’un statut pour le moins paradoxal. L’homme frappe par sa médiocrité morale et intellectuelle. Issu des rangs de l’extrême droite catholique où il avait milité avant-guerre, Touvier s’engagea dès 1940 dans la Légion française des combattants, qui regroupait les vétérans des deux guerres, puis dans la milice, dont il devint chef régional pour la région lyonnaise en 1944. Sans appartenir au menu fretin des collabos, ce raté social fut loin d’en être un gros poisson. Spécialisé dans la recherche de renseignement, il profita de sa position pour piller sans vergogne les appartements des Juifs traqués et pour ordonner l’assassinat, en représailles de l’exécution du tribun Philippe Henriot, de sept Juifs à Rillieux-la-Pape à l’été 1944. Ces états de service lui valurent d’être condamné par contumace à la peine capitale en 1946 puis en 1947.

L’homme, pourtant, avait de la ressource. Echappant à ses juges, il plongea dans la clandestinité, menant une vie de proscrit tout en entamant une éphémère carrière de braqueur. L’étonnant, donc, ne tient pas à l’itinéraire, sinon commun, du moins banal, d’un homme naviguant dans les eaux mêlées du banditisme et de la collaboration, mais dans les hautes protections qui lui permirent de fuir la justice durant quarante années. De fait, de puissants réseaux catholiques se mobilisèrent pour aider le fuyard et obtenir sa grâce - pour des raisons assurément diverses. Les uns estimaient que Touvier, victime d’une injustice, méritait le pardon. D’autres, jugeant que ce héraut de l’anticommunisme et de l’antisémitisme représentait un puissant symbole, le soutinrent par affinité idéologique.

Ces réseaux se montrèrent suffisamment convaincants pour que Georges Pompidou accorde discrètement sa grâce en 1971. Mais la révélation de cet acte régalien provoqua un scandale. A la suite de l’enquête menée par un journaliste de l’Express, Jacques Derogy, la route du procès s’ouvrit enfin. Elle fut cependant bien longue à parcourir. Si la juge Martine Anzani lança en 1981 des mandats d’arrêt, il fallut attendre 1994 pour que l’ancien milicien soit in fine condamné.

La minutieuse enquête de Bénédicte Vergez-Chaignon reprend l’ensemble de ce dossier brûlant. Elle démontre l’exceptionnel talent manipulateur de l’ancien milicien qui parvint à rallier à sa cause des hommes de bonne foi. Chemin faisant, elle éclaire certaines zones demeurées obscures. Sans être particulièrement en pointe sur ce dossier, Georges Pompidou fut sans doute convaincu par sa directrice de cabinet, Anne-Marie Dupuy, émue par le sort que le ci-devant collaborateur infligeait à ses enfants. De même, l’arrestation de Touvier fut réalisée non par la police, mais par une gendarmerie soucieuse de redorer son blason après la désastreuse affaire des Irlandais de Vincennes. Bref, le lecteur ne s’ennuiera pas en lisant un ouvrage qui, fondé sur une impressionnante masse d’archives, permet de mieux comprendre les ressorts d’une affaire qui enflamma la France de la seconde moitié du XXe siècle.

Publié dans Articles de Presse

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