Télévision : Pierre Grimblat, l'homme aux mille vies !

Publié le par Le Point

Télévision : Pierre Grimblat, l'homme aux mille vies !

Il a inventé "Navarro", accouplé Gainsbourg et Birkin et échappé à la mort sous l'Occupation... Les mille vies de Pierre Grimblat, décédé ce week-end.

Pierre Grimblat est décédé le 4 juin 2016, à l'âge de 93 ans

Pierre Grimblat est décédé le 4 juin 2016, à l'âge de 93 ans

"Je suis le plus brillant raté de la place de Paris", avait-il coutume de dire, en exhibant ses dents de la chance, entre deux bouffées de cigarillo. Le producteur de télévision Pierre Grimblat, qui nous a quittés ce week-end, avait pourtant accroché à son palmarès les plus gros scores d'audience de la fiction populaire avec Navarro sur TF1, L'Instit sur France 2, en occupant, au faîte de sa gloire, jusqu'à 80 prime times par an. Hamster Production, sa société, dominait le paysage audiovisuel sous l'ère Le Lay-Mougeotte. Il aurait voulu être reconnu pour une œuvre plus personnelle et nourrira longtemps ce regret. Cependant, de tous les personnages qu'il a conçus, le meilleur est aussi le moins connu : lui-même ! Sa vie romanesque mérite d'être racontée.

Pierre Grimblat possédait dans son bureau pas moins de quatre portraits de lui-même. Et pour se rassurer, il lui arrivait de rugir qu'il avait "changé la télévision !" de sa voix éraillée qui oscillait entre les graves et les aigus. Et puis, soudain, le doute le reprenait. Qu'avait-il vraiment fait de son talent ? "Grimblat est un personnage excessif en tout, qui grimace, qui gesticule, vous embrasse cinquante fois..." disait de lui Hervé Bourges qui, lorsqu'il dirigeait TF1 avant sa privatisation, lui avait permis de relancer la fiction à travers L'Ami Maupassant ou Série noire. Grimblat puisait parfois son inspiration dans son enfance passée sous l'Occupation. C'est ainsi que L'Instit naquit sur France 2. Né Grunblat, élevé dans le catholicisme par des parents visionnaires qui le cachent dans les bibliothèques de l'Allier, cet autodidacte fera sa culture en picorant dans cette cachette les nourritures intellectuelles qui le charpenteront.

La prison à 15 ans

À 15 ans, il entre dans la Résistance comme "groom". Comprendre : porteur de valises. Un "petit job" assez piqué qui le conduit tout droit à la maison cellulaire de Nice, un 1er avril 1943. Comme de juste, ce jour-là, son arrestation par la Milice tient du gag : "J"étais en mission expresse et j'apprends que Georges Ullmer, le Bing Crosby français, mon idole, boit l'apéro sur la promenade. J'y fonce pour lui faire signer un auto... Je n'ai pas le temps de dire graphe qu'on m'ordonne, mitraillettes au dos, de lever les mains en l'air." Un banal contrôle d'identité qui le démasque.

Quatre-vingt-douze jours à l'isolement – il se dit alors le plus jeune interné de France – dont il ne conserve, curieusement, qu'un "souvenir de rigolade". Oui, de ce fou rire qu'on étouffe, à l'école, la tête enfouie dans ses bras pour éviter la réprimande du maître. En l'occurrence, le maître à Nice, sous occupation italienne, se nomme Mussolini. Coup de chance : l'Italie, cherchant à se concilier les Alliés, libérera un beau matin tous les prisonniers politiques, dont Grimblat. Il traverse cette épopée comme un funambule trop jeune pour être conscient du danger. Et de la mort qui rôdait chaque matin : "J'entendais les gars qu'on allait fusiller chanter La Marseillaise en traînant leurs chaînes. Et toute la division politique hurlait : Souffre ! Souffre ! En guise d'encouragement", assure-t-il. Entre ces quatre murs, le jeune Grimblat rédige ses premiers poèmes. Il ne cessera plus d'aligner des rimes. Sur combien de notes de restaurant n'a-t-il griffonné un haïku à l'heure du café, quand la conversation languit ?

"Chef du bureau des idées" chez Publicis

La poésie, sa première maîtresse, sera aussi son premier gagne-pain au sortir de la guerre sur les terrasses de Saint-Germain-des-Prés. Boris Vian repère le ouistiti et se met en tête de lui enseigner le "cynisme". En vain. Jacques Laurent, qu'il croise à la même époque, tentera de l'initier au "luxe" en lui prêtant sa Chevrolet avec chauffeur. "Je me contente de faire le tour du pâté de maisons en boucles ininterrompues des après-midi entières", souriait-il en se remémorant ces moments de grâce.

De rencontre en rencontre, l'univers créatif de Saint-Germain le propulse à la radio aux côtés de Francis Blanche, puis en stage aux États-Unis, à la NBC, en 1953. La télévision lui tend les bras. Ce mufle s'en détourne et préfère crapahuter dans le show-biz. Sa vie bifurque, un soir, à l'occasion d'un dîner où lui-même et sa dulcinée du moment, la fille d'un grand patron de presse, s'adonnent à une vive altercation. Les répliques fusent, sèches, vives, venimeuses, tordantes. Les vingt-cinq convives sont au spectacle. Au baisser de rideau, Pierre Grimblat reçoit un triomphe. Le lendemain, la rumeur court dans le Tout-Paris que Marcel Bleustein-Blanchet, le fondateur de Publicis, cherche après un "certain Grimblat qu'il a trouvé très drôle". La veille, il était aux premières loges. Lors de leur entrevue, Bleustein-Blanchet va droit au but : "Il me propose de devenir le chef du bureau des idées. Ça ne se refuse pas."

Le Cupidon du couple Birkin-Gainsbourg

La réclame le consacre aussitôt. Dix ans plus tard, il a fait le tour de la question. D'autant qu'entre-temps, le cinéma lui fait des appels du pied. Après Slogan (1968), film autobiographique qui révèle Serge Gainsbourg et Jane Birkin, il quitte Publicis. Il a d'ailleurs joué un rôle central dans la formation du couple. À l'origine, Gainsbourg ne voulait pas entendre parler de cette petite actrice anglaise... La première journée de tournage tourne au carnage. Gainsbourg snobe Birkin. Grimblat sent que le film va prendre l'eau s'il ne fait pas quelque chose. "Je les ai invités à dîner dans un restaurant. Et je n'y suis pas allé..., souriait-il, fier de son stratagème. Le lendemain, ils étaient en couple et mon film était sauvé !"

Le réalisateur mise sur son prochain film, Dites-le avec des fleurs, qui sort en 1974. Une déception. Des flash-back complexes, un symbolisme écrasant, une esthétique bunuélienne... Il y avait sans doute beaucoup de Grimblat dans ce film d'auteur flanqué d'un titre de comédie boulevardière. "Bide total !" confirmait-il, encore désolé. Ruiné, il s'obstine, par orgueil, à payer ses dettes : 15 millions de francs à l'époque...

La blessure du cinéma

Un seul échec et il renonce au septième art. Le milieu du cinéma se détourne. "J'en voulais beaucoup à Toscan du Plantier et aux autres... Même Truffaut, pour qui mon estime est restée intacte, ne m'a pas compris. Il me l'a écrit. Alors, bien sûr, sans Truff', ça n'a pas arrangé les choses... Songez, en vingt ans, au nombre de films – à mon avis bons – que j'aurais pu faire..." lâchait-il sans ciller.

Quand il se relève, il ne reste plus grand monde sur la place, excepté ce premier amour qu'il ne jugeait pas digne de lui : la télévision. "Je vais où on m'aime", disait-il pour couper court. Et pendant vingt ans, la télé m'a fêté. Alors..." 1981, c'est le grand départ d'Hamster. Il reviendra au cinéma en 2001 avec Louisa, cosigné avec Gérard Mordillat. Il apparaîtra aussi comme acteur dans Tournée de Mathieu Amalric, en 2010.

Au moment où nous l'avions rencontré, en 1997, il redécouvrait sa judéité et se voyait en battant éternel. Et pourtant, il venait, disait-il, d'acheter un caveau de 18 places au Père-Lachaise... "De quoi fonder une dynastie ! clamait-il. Mais dans très très longtemps..." Nous étions à l'heure du café. Aussitôt, il sortit un stylo du revers de son veston, prit un coin de nappe et y déposa un haïku en forme d'épitaphe :

"Mourir pour mourir

Autant mourir vivant

La tête en avant."

C'était Grimblat.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article