Le dernier texte de Thierry Lévy

Publié le par Europe 1

Le dernier texte de Thierry Lévy

Le grand avocat pénaliste Thierry Lévy est mort lundi. Dans un livre collectif sur Qu'est-ce que la gauche? (qui vient de sortir chez Fayard), il livre sa vision de la gauche. Le JDD publie cet ultime texte. 

Le pénaliste Thierry Lévy est mort lundi

Le pénaliste Thierry Lévy est mort lundi

"Aucune puissance ne peut empêcher l’esprit humain de croire qu’il est capable de franchir les limites de la réalité. En politique, la gauche est le nom que l’on donne à la conviction que tout est possible, que nous naissons avec les mêmes droits et que tous les hommes se valent. Cette pensée nous est si familière, nous y sommes tellement attachés, tant de gens que nous admirons lui ont sacrifié leur bien-être et leur vie que nous oublions qu’elle a fait son apparition à une époque récente et qu’elle est loin d’être partagée. Cette pensée, qui se voulait universelle, a soulevé autant d’enthousiasme que de perplexité. Les nations qui adoptaient les principes révolutionnaires que la France exportait au fil de son épée étaient-elles libérées ou conquises?

Les membres du peuple déclaré souverain jouissaient-ils de la liberté et de l’égalité proclamées par leurs élus? Derrière la lumière de l’universel qui imposait sa loi, le singulier n’était-il pas étouffé dans l’ombre? Défendant des valeurs qu’elle érigeait en règles de simple humanité, la gauche s’exposait à trahir les causes les plus saintes, ce qu’elle ne manqua pas de faire en passant de l’idée à l’action, de l’opposition au pouvoir. La droite, qui se flattait de n’avoir affaire qu’au réel, ne prenait pas ce risque. Elle ne prétendait pas faire le bonheur des hommes, mais leur garantir la sécurité au détriment d’une liberté qu’il est plus aimable de chérir en puissance qu’en acte.

"La gauche, au gouvernement, a renoncé à tous ses principes"

En moins de deux siècles, la République l’a emporté sur la monarchie, mais la gauche, au gouvernement, a renoncé à tous ses principes. La Révolution a sombré dans la Terreur, le communisme dans le totalitarisme et l’anarchie dans le syndicalisme. Enrichies par le travail, l’industrie et les progrès techniques, les nations démocratiques, sorties victorieuses des grands carnages du 20e siècle, sont parvenues à masquer les inégalités sous l’augmentation du niveau de vie. Cette période a pris fin et la gauche se regarde mourir. En France, son agonie ne date pas d’hier. Elle s’est poursuivie sans discontinuer depuis 1983, deux ans après l’arrivée des socialistes au pouvoir.

Aujourd’hui, elle n’est plus qu’archaïque avec Mélenchon, incantatoire avec Montebourg et ubuesque avec Valls. Depuis 2012, elle a fait la politique économique de la droite en mou et sa politique sécuritaire en dur. Pour lutter contre les tendances centrifuges des forces vives, elle continue d’agiter le grelot de valeurs qu’elle a vidées de leur substance ; au 19e siècle, en laissant détruire la Commune dont elle vient cependant de "réhabiliter" les combattants, en éclairant de ses lumières l’Afrique dont elle raflait les richesses ; en 1914, en livrant à la voracité de la nation des millions de conscrits hébétés ; au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en perpétuant une sanglante domination coloniale et, dans les années Mitterrand, en anesthésiant les cités avec une panoplie de pacotille contre les ravages du racisme.

Elle laisse désormais le champ libre à la droite, qui n’en espérait pas tant, et à une extrême droite raciste et xénophobe qui se pique d’être le dernier recours des classes populaires. Avant de trahir, la gauche a été trahie par des idées dont elle a fait une religion que les princes de son Église se savaient incapables de pratiquer. Privée du pouvoir pour longtemps, elle aura maintenant le loisir de réfléchir sur la nécessité de l’exercer de façon plus modeste, plus ferme et moins grandiloquente, en évitant de faire prospérer ses propres intérêts au nom de l’humanité. Thierry Lévy est avocat et essayiste. Dernier livre paru : Plutôt la mort que l’injustice : au temps des procès anarchistes, avec Jean-Denis Bredin, Odile Jacob."

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article