Mort du juge Lambert : au Mans, son entourage sous le choc

Publié le par Jean-Marc Ducos envoyé spécial au Mans (Sarthe)

Mort du juge Lambert : au Mans, son entourage sous le choc

Au Mans, où le juge Lambert a été retrouvé mort, ses voisins et ses connaissances décrivent un homme affable mais marqué par l'affaire Grégory, dossier où les critiques l'ont poursuivi toute sa vie.

Le Mans (Sarthe), mercredi. Le juge Lambert est mort dans ce modeste immeuble où il vivait avec sa femme.LP/Matthieu Rosier

Le Mans (Sarthe), mercredi. Le juge Lambert est mort dans ce modeste immeuble où il vivait avec sa femme.LP/Matthieu Rosier

Il est mort seul. Un sac plastique noué sur la tête par un foulard, avec à ses pieds une bouteille d'alcool. L'ex-juge d'instruction de l'affaire Grégory, magistrat en retraite, Jean-Michel Lambert, 65 ans, a été retrouvé mort mardi dans son appartement du 46 de la rue Dubignon, au Mans. C'est là que celui qui avait été surnommé le Petit Juge avait trouvé refuge en 2003 pour échapper un temps à l'écrasante affaire du début de sa carrière lorsqu'il était un jeune juge d'instruction à Epinal (Vosges). La thèse du suicide est la plus probable, mais une enquête doit encore le démontrer.

Discret, affable et par-dessus tout courtois, Jean-Michel Lambert s'était refait une vie bien rangée, loin de la vallée de la Vologne, dans la cité de la course automobile avec sa fille, Pauline, et son épouse Nicole, une institutrice en retraite, partie en cure comme d'habitude au début de l'été. Le couple devait partir mercredi en vacances.

«Et dire que je l'ai croisé lundi matin dans le centre-ville. Il m'a dit qu'il était dans l'écriture d'un nouveau livre pour septembre. C'était sa thérapie. Ses livres, il les bâtissait aussi avec Nicole, son épouse, qui tapait ses manuscrits sur l'ordinateur. Le livre, c'était son échappatoire et Le Mans son sas de décompression», nous confie Maître Aouatef Braber, 42 ans, avocate au barreau du Mans née à Epinal (Vosges). Le juge l'appelait volontiers la Vosgienne et un lien s'était tissé au fil du temps.
 
Un adepte du chemin de Compostelle

«Je n'ai rien vu ni deviné... Nous nous sommes même quittés ce lundi sur une pointe d'humour. Je n'ai détecté chez lui aucun signe de détresse», prévient l'avocate «meurtrie» qui parle volontiers du «magistrat Lambert». «Un homme humble qui lorsqu'il effectuait sa charge de juge de la liberté et la détention se posait beaucoup de questions. Il était obsédé par la nécessité de rendre une décision juste. C'était un homme accessible mais torturé et dévoré par ce dossier. Il portait en lui la souffrance de cette affaire», se souvient Maître Braber qui constate que l'affaire Gregory «continuait d'être dévastatrice pour lui».

Au point que le magistrat Lambert «faisait régulièrement un chemin du long pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle». Un pèlerinage de rédemption consacré à la remise en question de soi. Le juge Lambert avait quitté la magistrature le 8 septembre 2014, la veille de la parution de son dernier ouvrage. Mais il gardait un lien étroit avec la justice car son épouse siège comme assesseur à la commission de discipline de la maison d'arrêt du Mans.

Dans l'imposant palais de justice du Mans, il y a cet officier de police en retraite venu aux nouvelles et qui évoque «un honnête homme capable de se remettre en question» et se dit «interloqué par une mort atroce». «Cette nouvelle enquête, c'était sans doute l'occasion pour lui de s'expliquer», assure ce capitaine. Au barreau, chacun connaissait le parcours du juge, mais il avait été «accueilli ici avec une neutralité toute bienveillante».

«Quand il a débuté, on l'a laissé seul face à l'enquête du petit Grégory. Et aujourd'hui, avait-il un soutien psychologique pour faire face à cette enquête ? Ce nouveau fardeau», s'émeut Françoise B., 62 ans, ex-enseignante et voisine de la rue Dubignon. Elle le voyait souvent «faire son jogging dans le parc du jardin des Plantes tout proche avec son short court, un peu démodé». Un juge redevenu «ordinaire, qui, chaque dimanche, pour rien au monde n'aurait manqué d'aller au marché» sous l'œil de la cathédrale.

Affaire Grégory Villemin : 33 ans de rebondissements judiciaires

Grégory Villemin enlevé et assassiné
16/10/1984

Le mardi 16 octobre 1984 vers 17h, le petit Grégory Villemin, 4 ans, est enlevé devant la maison de ses parents à Lépanges-sur-Vologne (Vosges). Une demi-heure plus tard, l'oncle de l'enfant reçoit l'appel d'un mystérieux «corbeau» qui lui dit : «Je me suis vengé, j'ai pris l'enfant». Peu après 21 heures, le corps de Grégory est découvert, pieds et poings liés, dans la Vologne, à 6 km du domicile familial.

Les parents de Grégory reçoivent une lettre du corbeau
17/10/1984

Une lettre anonyme parvient aux parents de Grégory, Jean-Marie et Christine Villemin : «Ton fils est mort. Je me suis vengé». Cela faisait en réalité plus de quatre ans que ce mystérieux corbeau menaçait la famille Villemin. Les gendarmes se lancent à sa recherche.

Bernard Laroche inculpé et écroué
05/11/1984

Bernard Laroche, cousin de Jean-Marie Villemin, est inculpé d'assassinat et écroué, après le témoignage accablant de sa belle-soeur, l'adolescente Murielle Bolle. Murielle affirme avoir été avec lui chercher Grégory en voiture, puis l'avoir vu partir avec le garçon aux bords de la Vologne et «revenir seul». 

Bernard Laroche libéré puis assassiné
Février-Mars 1985

Bernard Laroche est remis en liberté, le 2 février 1985, après que sa belle-sœur, Murielle Bolle, est revenue sur son témoignage. Le père de Grégory, Jean-Marie Villemin, annonce qu'il a l'intention de tuer son cousin, ce qu'il fait un mois et demi plus tard, le 29 mars, quand il l'abat d'un coup de fusil devant son domicile. Il est écroué.

La mère de Grégory inculpée à son tour
juillet 1985

Christine Villemin est désignée à son tour comme possible «corbeau» par des graphologues. Des cordelettes identiques à celles ayant servi à ficeler l'enfant sont trouvées dans sa cave, et plusieurs témoins indiquent l'avoir vue à La Poste le jour du meurtre. Elle est inculpée par le juge, Jean-Michel Lambert, et écrouée. Elle est libérée une dizaine de jours plus tard, le 16 juillet, faute de charges suffisantes.

Le juge Lambert dessaisi
23/04/1986

Le juge Jean-Michel Lambert est dessaisi de l'enquête sur l'assassinat de Grégory. Quelques mois plus tôt, les parents de l'enfant ont écrit au président Mitterrand pour réclamer que le magistrat soit écarté, après plusieurs incidents dans le cours des investigations. Le 17 mars 1987, l'affaire est dépaysée à Dijon, sous la direction du juge d'instruction Maurice Simon.

Jean-Marie Villemin remis en liberté
24/12/1987

Après cinq demandes de mise en liberté et 33 mois de détention, Jean-Marie Villemin est remis en liberté sous contrôle judiciaire. Le couple s'installe en Essonne.

Non-lieu pour Christine Villemin, procès pour son mari
1993

La mère de Grégory bénéficie d'un non-lieu pour «absence totale de charges», le 3 février 1993, après un renvoi aux assises. En novembre de la même année, Jean-Marie Villemin est condamné à cinq ans de prison, dont un avec sursis, pour le meurtre de Bernard Laroche. Il est libéré deux semaines plus tard, sa peine étant couverte par sa détention préventive entre mars 1985 et decembre 1987.

L'enquête sur le meurtre de Grégory rouverte
14/06/2000

Suite à la demande des parents Villemin, l'enquête est rouverte pour rechercher des empreintes ADN sur une lettre du «corbeau» de 1983. Les enquêteurs comptent sur les progrès technologiques pour identifier le corbeau grâce à la salive éventuellement laissée sur un timbre. Le 17 octobre, les experts déclarent que les traces retrouvées sont inexploitables. L'instruction est close le 11 avril 2011.

Marie-Ange Laroche indemnisée par l'Etat
mai 2002

L'Etat français est condamné à verser 63 000 euros à Marie-Ange Laroche, veuve de Bernard Laroche, ainsi qu'à sa belle-soeur Murielle Bolle. La cour d'appel de Versailles sanctionne notamment l'«inaptitude» de l'Etat «à remplir sa mission» et souligne un «manque total dans la maîtrise et dans la conduite de l'enquête et de l'instruction».

Les parents de Grégory indemnisés
30/06/2004

L'Etat est condamné à verser 35 000 euros à chacun des parents de Grégory pour dysfonctionnement de la justice. Dans la foulée, Jean-Marie Villemin demande sa réhabilitation, qui lui sera refusée en juillet 2007.

De nouvelles analyses ordonnées
09/07/2008

Saisi par les époux Villemin, le procureur général de Dijon demande la réouverture de l'instruction, pour une nouvelle recherche d'ADN sur le fameux timbre de la lettre du corbeau. Le 7 mai 2009, le laboratoire lyonnais Biomnis est désigné pour expertiser les scellés du petit Grégory et en «extraire les éventuelles empreintes génétiques». L'expertise montre la présence de deux traces d'ADN, qui ne correspondent pas à celui des époux Villemin. Quelques mois plus tard, les experts annoncent un nouvel échec : les scellés ont été trop manipulés et endommagés par les enquêteurs pour être exploitables.

L'enquête rouverte une troisième fois
20/10/2010

Les progrès de la technologie et l'insistance des époux Villemin, qui demandent une nouvelle analyse ADN, conduisent le procureur général de la cour d'appel de Dijon, à ordonner la réouverture de l'enquête. Il commande plusieurs analyses, notamment celle d'un cheveu retrouvé sur le pantalon de Grégory, celle du cœur des cordelettes et celle des enveloppes. Il demande aussi «la comparaison des enregistrements des voix du corbeau et les voix des différents protagonistes de l'affaire».

Les analyses ADN échouent encore
2012

Le 16 janvier 2012, le procureur explique qu'il «n'a pas été possible d'extraire d'ADN du nœud des cordelettes» et que l'ADN retrouvé sur le cheveu n'a donné aucun résultat probant. Les époux Villemin demandent des analyses complémentaires. Le 26 septembre 2012, deux nouvelles recherches de traces ADN sont effectuées sur les vêtements et chaussures de Grégory puis sur les cordelettes. Si une dizaine de profils sont isolés, aucun n'a été identifié.

Les époux Jacob placés en garde à vue
14/06/2017

Plus de 32 ans après les faits, Marcel et Jacqueline Jacob, grand-oncle et grand-tante de Grégory, âgés de 73 et 72 ans, sont placés en garde à vue, tout comme l'une des tantes par alliance de l'enfant, Ginette Villemin. Murielle Bolle et les grands-parents paternels de Grégory, Albert et Monique Villemin, née Jacob, sont entendus en audition libre.

Des analyses graphologiques «confondantes» pour la grand-mère et la grand-tante de Grégory
15/06/2017

Le procureur général de la cour d'appel de Dijon déclare que l'analyse graphologique de deux lettres de menaces de 1984 et de 1989 sont «confondantes» pour Jacqueline Jacob née Thuriaut, la grand-tante de Grégory, et pour Monique Villemin née Jacob, grand-mère de Grégory. Les gardés à vue invoquent leur droit au silence. «A ce stade, les investigations corroborées par l’analyse criminelle de la gendarmerie montrent que plusieurs personnes ont concouru à la réalisation du crime», déclare le procureur général, tout en soulignant que l'affaire n'est pas résolue.

Les époux Jacob mis en examen pour enlèvement et séquestration
16/06/2017

Marcel et Jacqueline Jacob, qui nient les faits, sont mis en examen pour «enlèvement et séquestration suivie de mort». Ils sont placés en détention provisoire. Ils sont remis en liberté le 21 juin sous contrôle judiciaire.

Murielle Bolle incarcérée
28/06/2017

Murielle Bolle, belle-sœur de Bernard Laroche, est interpellée et placée en garde à vue. Elle est mise en examen le lendemain pour «enlèvement de mineur suivi de mort» et incarcérée. Les enquêteurs s'interrogent sur son rôle dans l'affaire et les pressions dont elle aurait fait l'objet de la part de sa famille après ses premières déclarations accusant Bernard Laroche. Ils s'appuient sur le témoignage d'un cousin germain qui affirme que la jeune fille, de 15 ans au moment des faits, a été violentée et menacée lors d'une réunion de famille pour qu'elle revienne sur ses premières déclarations. En prison, Murielle Bolle entame une grève de la faim le 6 juillet 2017, qu'elle interrompt cinq jours plus tard.

Le juge Lambert retrouvé mort
11/07/2017

Jean-Michel Lambert, le premier magistrat en charge de l'enquête, régulièrement mis en cause au cours de l'affaire pour sa gestion des investigations, est retrouvé mort à son domicile du Mans (Sarthe). L'homme de 65 ans a été retrouvé dans son bureau avec un sac plastique noué sur la tête à l'aide d'un foulard. La thèse du suicide est privilégiée.

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