Olivier Guez sur les traces de Mengele

Publié le par Serge Hartmann

Olivier Guez sur les traces de Mengele

Son nom inspire l’horreur et incarne le Mal absolu : Josef Mengele (1911-1979), que les déportés d’Auschwitz surnommaient « l’Ange de la Mort », échappa à la justice des hommes. L’écrivain et scénariste strasbourgeois Olivier Guez, hanté par cette période, lui consacre un roman hallucinant.

Olivier Guez : après Fritz Bauer, qui livra Eichmann au Mossad, un roman biographique consacré à Josef Mengele, «l’Ange de la Mort». Photo J.F. Page

Olivier Guez : après Fritz Bauer, qui livra Eichmann au Mossad, un roman biographique consacré à Josef Mengele, «l’Ange de la Mort». Photo J.F. Page

Il avait su être prévoyant. Et refusa, comme cela était recommandé pour tout SS nouvellement engagé, de se faire tatouer son groupe sanguin dans l’intérieur du bras. Lorsque le Reich s’effondra, Josef Mengele, arrêté par les Américain, put donc se faire passer pour un simple soldat de la Wehrmacht. Il fut relâché sans avoir de comptes à rendre.

C’est ainsi que le Todesengel (l’Ange de la mort) d’Auschwitz, qui envoya des milliers de déportés à la chambre à gaz, ce médecin de cauchemar dont les pseudo-recherches scientifiques glacent d’effroi, parvint à quitter l’Europe. Argentine, Paraguay puis Brésil : profitant des réseaux de solidarité des anciens nazis, et de la protection de dirigeants politiques sud-américains particulièrement complaisants envers tout ce qui symbolisait la lutte contre le communisme, Josef Mengele parvint à se construire une nouvelle vie.

Un personnage traqué mais qui parvient à passer entre les mailles du filet

L’argent, abondamment fourni par une famille avec laquelle il ne coupa jamais les ponts, permit également d’aplanir bien des difficultés. Dans toute l’Europe, et au-delà même des océans, le nom Mengele était d’abord connu pour les machines agricoles sorties de l’usine de Guntzbourg en Bavière.

Ce qui ne signifie pas que les trois décennies qu’il restait encore à vivre à Mengele en Amérique latine furent un modèle de sérénité et d’insouciance. L’homme n’affichait plus le sourire avec lequel il accueillait les déportés à leur arrivée à Auschwitz, et avait vraisemblablement perdu l’envie de siffloter comme il le faisait en triant ceux qu’il estimait pouvoir vivre ou non. Désormais Mengele adopte des pseudonymes, brouille les pistes, se méfie de tout le monde, change de villes ou de pays…

Comment un personnage aussi démoniaque, dont les murs de son bureau à Auschwitz étaient constellés des yeux épinglés de ses victimes, a-t-il pu échapper à la justice des hommes ? Comment est-il possible de concevoir qu’en 1956, l’un des bourreaux les plus appliqués de la Solution finale ait effectué en toute tranquillité, via la Suisse, un séjour dans sa ville natale en Allemagne ?

« L’impunité dont a bénéficié un tel criminel paraît invraisemblable aujourd’hui. Elle a motivé mes recherches et mon envie d’écrire ce roman, La Disparition de Mengele », confie Olivier Guez.

On avait quitté le journaliste, essayiste et romancier strasbourgeois l’an passé, avec le succès rencontré en Allemagne par le film Fritz Bauer, un héros allemand , dont il avait coécrit le scénario – DNA du 3 avril 2016. On était déjà là dans ce matériau historique particulièrement sombre de la Seconde Guerre mondiale, des crimes du Reich et de la traque des anciens nazis en fuite : Fritz Bauer fut le procureur général de Hesse qui démasqua Adolf Eichmann en Argentine et livra au Mossad les informations qui lui permirent d’enlever l’un des logisticiens de la Solution finale.

Dans un autre registre, Olivier Guez est aussi l’auteur de L’impossible retour, une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945 (Flammarion). L’appétence de l’auteur pour une telle période est évidente. « Je suis assez fasciné par cette émergence du Mal absolu qui a déferlé sur l’Europe. Une pulsion quasi-suicidaire ! Mais ce qui m’intéresse aussi plus particulièrement, c’est “l’après”, comment on peut se remettre de telles blessures, autant morales que matérielles… »

À l’essai biographique, Olivier Guez a préféré ici le mode du roman. Avec cependant un imposant travail de recherches et d’enquêtes, y compris en Argentine et au Brésil. La Disparition de Mengele est donc un récit non-dialogué d’où émerge la banalité froide du Mal. Un texte captivant qui illustre une nouvelle fois combien, dans l’indicible de l’horreur, la réalité dépasse largement la fiction. Il éclaire aussi les complicités et formes de solidarité que parvinrent à nouer les anciens nazis. Page d’histoire passablement méconnue autant que regard anthropologique sur l’inhumain dans l’humain : c’est aussi un remarquable objet littéraire qu’Olivier Guez signe-là.

La Disparition de Josef Mengele , par Olivier Guez, chez Grasset, 240 pages, 18,50 €.

Dimanche 10 septembre, à 19 h, à l’opéra

Comment devient-on tortionnaire ? Psychologie des criminels contre l’humanité : c’est le thème d’une des rencontres des prochaines Bibliothèques idéales de Strasbourg (du 7 au 17 septembre). Olivier Guez y débattra notamment avec le juriste Philippe Sands, la psychologue Françoise Sironi et l’historien Christian Ingrao – dimanche 10 septembre, à 19 h, à l’opéra ; entrée libre.

Publié dans Articles de Presse

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