« Auschwitz est là par mille choses qui ne nous quittent jamais »

Publié le par Dernières Nouvelles d'Alsace

« Auschwitz est là par mille choses qui ne nous quittent jamais »

Il est l’un des derniers survivants. Ancien résistant, déporté à Auschwitz, Raphaël Esrail raconte son histoire dans un livre bouleversant, L’espérance d’un baiser , où il évoque Liliane, sa future femme rencontrée au camp de Drancy.

Raphaël Esrail : « Chaque fois que l’on témoigne, c’est un acte politique au sens le plus noble du terme ». Photo A.B.

Raphaël Esrail : « Chaque fois que l’on témoigne, c’est un acte politique au sens le plus noble du terme ». Photo A.B.

À 92 ans, vous avez jugé nécessaire de mettre sur papier ce que vous avez vécu.

En rentrant de déportation, j’ai souhaité raconter cette histoire invraisemblable en traçant quelques lignes. Mais je me suis aperçu qu’on n’intéressait personne à l’époque. J’ai mis tout cela entre parenthèses pendant mes années professionnelles mais, après 1980, alors que j’approchais de la retraite, le négationnisme a émergé. C’était intolérable parce que c’était faux, porteur de haine et de fanatisme. J’ai commencé à intervenir devant les élèves. Écrire un livre, c’est venu plus tard, quand ma petite-fille m’y a incité.

Dans le livre, vous défendez la valeur, voire « la magie » du témoignage.

Il faut transmettre parce qu’Auschwitz a été le lieu de transgression de l’ensemble des valeurs universelles. Tous ces témoignages ne concernent pas que les Juifs mais l’ensemble de l’espèce humaine. Je crois que la haine est la mère de tous les vices, de tous les fanatismes, et c’est contre cela qu’on doit se battre et apprendre. L’éducation, pas seulement celle de l’école, doit être orientée vers cette dignité, vers ce qu’il y a d’humain en chaque homme. Chaque fois que l’on témoigne, c’est un acte politique au sens le plus noble du terme, on apporte une culture de paix.

Contre la culture de mort que le camp incarnait…

Tous les Juifs arrêtés étaient destinés à mourir. Des gens se sont arrogé le droit de déterminer qui devait vivre ou non. Nous étions 1 200 personnes dans le convoi qui m’a mené de Drancy à Auschwitz et 1 000 ont été gazées dès notre arrivée. Et ceux qui sont entrés au camp, comme moi, étaient en permanence en sursis.

Les Allemands pouvaient faire de nous ce qu’ils voulaient, ils nous épuisaient jusqu’à ce qu’on ne soit plus jugé apte. Chaque déporté est l’expression individuelle d’un destin collectif, celui d’être condamné à mort. L’ensemble des témoignages a permis de faire comprendre au monde que l’on avait assassiné là des millions de gens sans motif, juste pour ce qu’ils étaient.

Comment ressort-on d’un pareil endroit ?

Nous avons vécu dans un système qui cherchait à nous déshumaniser, qui nous considérait comme des non-êtres, des « Stücke » (des pièces). Et sortir de l’humanité ne peut que vous transformer. Je n’aimais plus personne, je voyais les gens non plus comme les hommes et les femmes qu’ils étaient mais en me demandant comment ils se seraient comportés s’ils avaient été au camp. Il m’a fallu un certain temps pour retrouver une sensibilité normale.

Au-delà du souvenir innommable du génocide, ce qui reste en nous, ce sont aussi des choses élémentaires : on ne jette pas de nourriture, on ne laisse rien dans l’assiette au restaurant…

Dans l’atelier où je travaillais à Auschwitz, j’étais attaché à un Polonais non juif, Jasek, qui pouvait recevoir des colis. Une fois, il me donne une partie de son pain, qui avait une belle croûte : depuis, dès que je vois ce genre de morceau, je revois Auschwitz. Auschwitz est là par des cris, par mille choses qui ne nous quittent jamais.

Cette espérance de la revoir a aidé à ma survie

Votre livre raconte aussi la rencontre avec celle qui partagera toute votre vie.

À mon arrivée au camp de Drancy, je rencontre deux jeunes garçons appartenant, comme moi, aux scouts de France. Ils étaient catholiques mais, orphelins, ils avaient été arrêtés chez leurs grands-parents maternels juifs. Arrive leur sœur Liliane. Et je tombe sous le charme. Avant d’être embarqué vers Auschwitz, je lui demande “Mlle , permettez que je vous embrasse”, et elle me répond “Oui, quand nous serons arrivés”.

Une fois à Auschwitz elle est envoyée dans une autre partie du camp, à Birkenau. Je l’ai aidée à distance mais je ne l’ai revue que lors de l’évacuation du camp (ndlr : menée par les nazis) quand ma colonne a croisé la sienne, au clair de lune. C’est seulement après la guerre que je l’ai retrouvée – et épousée.

Cela vous a aidé à tenir.

J’étais en permanence dans cet amour virtuel. Quand nous nous couchions, je mettais ma couverture sur la tête et je rêvais de Liliane. Cette espérance de la revoir, c’était une source d’espoir, ça a aidé à ma survie.

Quand je suis arrivé, l’Allemagne nazie reculait militairement, on se disait que ça n’allait pas durer très longtemps, mais je suis finalement resté onze longs mois, on n’en voyait pas la fin. C’était presque plus dur parce qu’on croyait en un espoir qui n’arrivait jamais. Entre-temps, les gens mouraient, certains pour un bobo pas soigné. C’était un système hors de toute normalité.

Vous avez été arrêté pour vos activités de résistance mais après-guerre on vous considère comme déporté juif.

J’ai vécu cela très mal. J’ai été amené à la Résistance par le scoutisme. Je fabriquais surtout des faux papiers pour des familles juives mais j’aidais aussi des gens du STO qui voulaient rejoindre le maquis. Et là, on me dit que mon mouvement, la Sixième, n’a pas été reconnu comme résistant (ndlr : il le sera des années plus tard), on me fait comprendre que sauver des vies humaines sous cette forme-là n’était pas de la résistance. J’ai dû faire valider d’autres services rendus et il m’a fallu dix ans pour être reconnu.

Vous déplorez aujourd’hui que la mémoire de ce qui s’est passé à Birkenau ne soit pas racontée sur place ?

Cela fait dix ans que l’Union des déportés d’Auschwitz se bat pour rendre justice à la vérité : l’assassinat et les grands gazages des Juifs d’Europe (qui ont eu lieu à Birkenau; ndlr). Nous défendons la création d’un système muséographique là où tout s’est passé, à Birkenau, que les gens puissent voir et entendre des témoignages sur les lieux mêmes du crime. Mais la Pologne refuse et considère qu’Auschwitz est l’un des deux camps du martyre polonais.

En 2011, je suis reçu par la reine Sofia d’Espagne qui me parle d’Auschwitz, je lui demande si elle a été touchée quand elle est entrée dans les baraques des femmes et elle m’avoue qu’on “ne lui a pas parlé de Birkenau, qu’elle ne connaît pas”… C’est invraisemblable.

Pensez-vous qu’une telle tragédie peut se reproduire ?

C’est possible, regardez le Rwanda, la Birmanie aujourd’hui. Il nous reste aux uns et aux autres – et nous le demandons à l’école – à former des hommes et des femmes qui croient en la démocratie et qui l’ont chevillée au corps.

Sans cela, sans défense des valeurs universelles, les choses deviennent très dépendantes d’un petit nombre d’hommes qui sont capables d’avoir des influences terribles.

L’espérance d’un baiser , Raphaël Esrail, éditions Robert Laffont, 19 euros.

Publié dans Articles de Presse

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