Disparition. Jerry Lewis s’est fait la malle

Publié le par Magali Jauffret Rubrique culture, photographie

Disparition. Jerry Lewis s’est fait la malle

Le très populaire cinéaste américain, qui avait cassé les règles d’Hollywood et jouait dans la cour des grands comiques tels Keaton et Chaplin, ne nous fera plus rire.

« Je regarde attentivement le monde. Je l’épie. Je le vois tel qu’il est, mais je le tords pour mieux le rendre drôle », disait Jerry Lewis. Globe Photos/Panoramic ()

« Je regarde attentivement le monde. Je l’épie. Je le vois tel qu’il est, mais je le tords pour mieux le rendre drôle », disait Jerry Lewis. Globe Photos/Panoramic ()

Jerry Lewis, 91 ans, sept enfants, décédé dimanche chez lui, à Las Vegas, des suites d’une fibrose pulmonaire, était l’un des auteurs comiques les plus influents du 7e art. Ce clown magnifique, capable de donner corps sur scène, mais surtout devant et derrière la caméra, à un personnage qui alliait stand-up, mime, voix de crooner, imitation, danse, gags, était comme échappé d’un dessin animé. Il jouait sans limites de son corps longiligne et de son strabisme, membres et bouche extensibles, physionomie élastique, silhouette réinventée, modulée selon le comique de situation souhaité, toujours très physique, très visuel. Il s’inscrivait dans la lignée de Buster Keaton, Stan Laurel et Charlie Chaplin. Ses films sont devenus des classiques de l’histoire du cinéma. La soixantaine d’entre eux qu’il a, pour certains, écrits, produits, réalisés et dans lesquels il a joué montrent qu’il était auteur et s’intéressait à l’art du ­cinéma. À Jean Roy qui l’interviewait dans l’Humanité en 1993, il confiait : « Jouer offre un certain type de satisfaction. Mettre en scène est le bonheur total. Écrire le scénario est encore une autre sorte de plaisir. Le risque, si l’on fait tout, c’est d’exploser de plaisir… » Chez lui, un peu comme chez les surréalistes, tout était démesuré, énorme, de la scénarisation d’une situation sociale, toujours exagérée, à la grimace outrée, à la pire maladresse, et cela n’entrait pas en contradiction avec un sens profond de l’humanité, une analyse de caractère, une gravité, un quelque chose de philosophique qui s’emparait du spectateur à l’intelligence duquel il faisait appel. « Je regarde attentivement le monde. Je l’épie. Je le vois tel qu’il est, mais je le tords pour mieux le rendre drôle », disait l’artiste.

Ainsi a-t-il beaucoup exploré le thème du double, montrant faces blanche et noire d’une même personne, envers et endroit d’un même décor : dans Docteur Jerry et Mister Love, un professeur de physique bossu et répugnant se transforme en play-boy patenté. Dans le Tombeur de ces dames, un misogyne se retrouve à devoir travailler dans une entreprise fréquentée par des femmes qui, inversant les rôles, le touchent, l’embrassent, le violent symboliquement. Dans le Zinzin d’Hollywood, il dévoile les coulisses peu reluisantes de l’usine à rêves des grands studios. Son sens de l’absurde, sa subtilité réhabilitaient, dans une Amérique dont les valeurs foutaient déjà le camp, un comique burlesque hérité de son père, « comédien dans la tradition juive-chaplinesque-slapstick-burlesque ». On lui reprochait aux États-Unis, où intellectuels et critiques le descendaient en flammes, de n’être que bouffon, amuseur public, alors même que, en choisissant d’être un cinéaste intégral qui contrôlait toute la chaîne, de la production au « final cut », il brisait le modèle économique mis en place par les studios hollywoodiens vis-à-vis des réalisateurs.

Pour Martin Scorcese, il était « un maître »

Il n’y eut guère que Woody Allen pour regretter que Jerry Lewis n’ait pas dirigé Prends l’oseille et tire-toi et Bananas parce qu’« il était le meilleur réalisateur de films comiques de la seconde moitié du XXe siècle ». Quant à Martin Scorsese, qui avait poussé l’admiration jusqu’à lui faire incarner une célébrité comique populaire dans la Valse des pantins, film sur le rapport à l’image et à la représentation dans le monde des médias, il déclarait hier : « Jerry Lewis était un maître, un grand fantaisiste, un grand artiste. Et c’était un homme remarquable : j’ai eu l’honneur de travailler avec lui et c’est une expérience que je chérirai toujours. » En réaction à ceux qui ne le prenaient pas au sérieux, son ami, l’acteur comique Jim Carrey, tweetait : « Ce fou n’était pas un idiot. Jerry Lewis était indéniablement un génie, une bénédiction incroyable, l’absolu de la comédie. J’existe parce qu’il a existé ! » « Jerry était un pionnier de la comédie et du cinéma. Et c’était un ami, a écrit Robert De Niro, qui lui donnait la réplique dans le film de Scorsese. Même à 91 ans, il n’en a jamais raté une. Il va nous manquer. »

En France, le public des années 1960 et la critique se rejoignent pour s’enticher de lui. Jean-Luc Godard le sacre « seul réalisateur américain qui fasse des films progressistes ». Plus nuancé, Robert Benayoun, de la revue Positif, déclare : « Depuis la mort de Buster Keaton, Jerry Lewis est le plus grand artiste comique du monde. » Ce à quoi Jerry Lewis expliquait à Jean Roy : « En France, j’ai pour moi la critique et le public. Aux États-Unis, j’ai le public, qui ne m’a jamais abandonné pendant cinquante ans, mais pas la critique. Quand je ne me sens pas en forme, je vais passer une semaine à Paris et, ensuite, je suis comme neuf pendant un an »… On ne saura jamais qui se cachait derrière la drôlerie et la poésie mélancolique du clown qui, ayant fait d’inoubliables débuts dans un duo avec Dean Martin, dès 1946, créa le premier Téléthon et nous fit rire toute sa vie.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE

COMME ACTEUR Le Cabotin et son compère (1952), de Norman Taurog. C'est pas une vie, Jerry (1953), de Norman Taurog. Le clown est roi (1954), de Joseph Pevney. Artistes et modèles (1955), de Frank Tashlin. Le Trouillard du Far West (1956), de Norman Taurog. Cendrillon aux grands pieds (1960), de Frank Tashlin. Un Chef de rayon explosif (1963), de Frank Tashlin. Jerry chez les cinoques (1964), de Frank Tashlin. La Valse des pantins (1983), de Martin Scorsese Arizona Dream (1993), d'Emir Kusturica. Funny Bones (1995), de Peter Chelsom. Max Rose (2013), de Daniel Noah.

COMME RÉALISATEUR Le Dingue du palace (1960). Le Tombeur de ces dames (1961). Le Zinzin d'Hollywood (1961). Docteur Jerry et Mister Love (1963). Jerry souffre-douleur (1964). Les Tontons farceurs (1965). Trois sur un sofa (1966).

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