Mort de Roger Grenier, incomparable témoin de la vie littéraire au XXe siècle

Publié le par Antoine Lachand et Alisonne Sinard

Mort de Roger Grenier, incomparable témoin de la vie littéraire au XXe siècle

Disparition | Il était écrivain, bien sûr, mais aussi résistant, journaliste à Combat, éditeur. Il a passé 50 ans aux éditions Gallimard, écrit plus de 60 livres sur ses proches, Camus, Bachelard, Fitzgerald, la photo, la radio... Roger Grenier est mort ce 8 novembre 2017 à l'âge de 98 ans.

Roger Grenier en 1995• Crédits : Louis Monier/Gamma-Rapho - Getty

Roger Grenier en 1995• Crédits : Louis Monier/Gamma-Rapho - Getty

Difficile de résumer en quelques phrases un parcours aussi riche que celui de Roger Grenier, qui a eu son bureau aux éditions Gallimard pendant plus de 50 ans et jusqu'à sa mort ce 8 novembre 2017 à l'âge de 98 ans. Né à Caen mais ayant passé son enfance à Pau, il navigue pendant la Seconde guerre mondiale entre mobilisation et études de lettres où il suit notamment les cours de Gaston Bachelard. Engagé dans la Résistance, il participe à la libération de Paris en 1944 et devient journaliste, au côté d'Albert Camus, à la rédaction de Combat.

Il publie son premier livre chez Gallimard en 1949 et rejoint ensuite l'éditeur pour lequel il travaille pendant plus de 50 ans, tout en publiant un nombre impressionnant d'ouvrages, des essais sur Tchekov, Camus, Fitzgerald ou la photographie, des romans, par exemple Ciné-roman pour lequel il obtient le Prix Femina 1972, ou des nouvelles. Inutile de dire que cette oeuvre très vaste, marquée par des rencontres qui en ont fait un témoin unique du Paris littéraire de la deuxième moitié du XXe siècle, l'ont amené à être un invité régulier des émissions de France Culture. Petite sélection d'archives, pour l'entendre encore.
Le récit de sa vie 

Roger Grenier a été à de nombreuses reprises l'invité de Carnet nomade. En 2015, il y revenait sur quelques grands moments de sa vie longue et exceptionnelle, la photographie, la résistance, les souvenirs, par exemple interviewer William Faulkner :

"Il n'y a que les provinciaux pour se sentir parisien comme ça.

Ma vie a été faite de hasards, de coïncidences.

Une chose qui me fascine, c'est les sauts dans le temps qu'on peut faire. J'ai beaucoup parlé avec Gaston Gallimard : comme lui était né de parents qui déjà étaient très proches des grands artistes, de Renoir, de Rodin, etc., il me racontait des sauts dans le temps qui donnaient le vertige. Il disait 'Mon père m'a dit que Catulle Mendès lui a raconté une nuit où Baudelaire est venu coucher à la maison'. Oooooh...

Y'a deux cas où je ne suis pas sûr d'avoir vu vraiment les personnages : c'est George Orwell, et puis Malcolm Lowry aussi. Est-ce que je l'ai vu, est-ce que je ne l'ai pas vu, impossible de me souvenir. Et Faulkner, ce qui est encore plus curieux, c'est que je me vois parler avec lui, mais je me vois pas avec un micro à la main."

Albert Camus

Auteur de nombreuses études et présentations de l'oeuvre d'Albert Camus, avec lequel il a travaillé, Roger Grenier a souvent parlé de l'auteur de L'Etranger, et venait le raconter en 2012 dans la Grande table, en prélude au centenaire de l'écrivain : 

"Camus est quelqu'un de toujours présent à mon esprit. Il n'y a pas un jour, ou une heure où je l'oublie. J'ai l'impression que je lui dois tout d'abord : il a fait de moi un journaliste, il a fait de moi un écrivain. Et puis l'homme... Dieu sait si j'admire et j'aime son oeuvre mais j'aimais encore plus l'homme. Parce que je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi chaleureux, d'aussi disponible pour prendre une part de vos soucis, de vos problèmes. C'était comme un grand frère."

En 1960, déjà, il se souvenait de Camus et son aura extraordinaire au sortir de la guerre, "tout le monde avait envie de le connaître" : 

"Il est difficile d’imaginer aujourd’hui ce que représentait Camus à cette époque. Il était devenu célèbre d’un coup au lendemain de la libération, il représentait la séduction, la jeunesse, la pureté des temps nouveaux.

Il ne donnait jamais des conseils, mais il parlait très simplement. Bien des phrases me sont restées : il y en a une un peu triviale, mais que je n’ai jamais oublié, et qui devrait encore nous servir de guide. Il m’a dit en parlant de notre métier de journaliste : "Je te ferai faire souvent des choses embêtantes, mais jamais de choses dégueulasses".

Il a toujours su qu’un journal, c’était un travail d’équipe."

La Libération de Paris

Dans cette archive des années 1950, écoutez Roger Grenier décrire sa carte de Paris à la fin de la guerre, alors qu'il appartenait au mouvement Ceux de la résistance  :

"A partir de là a commencé une semaine absolument extraordinaire. Tout au moins pour les gens qui avaient peu de responsabilités, comme moi. Parce que cet Hôtel de Ville est devenu notre maison, c’est là que nous avons vécu, habité. Et c’est devenu une sorte de palais enchanté que nous nous amusions à découvrir tandis que tout le monde se battait aux fenêtres. Il y avait des batailles de chars sur la place.

Il y a eu des heures très dramatiques. D’abord on a cru que les américains n’arriveraient jamais. Ça durait des jours et jours, cette insurrection. Le premier jour c’était amusant. Mais à la fin, on se disait : “est-ce qu’on tiendra jusqu’au bout après tout ? Les Allemands continuaient à venir attaquer jusque sur la place de l’Hôtel de ville. 

Tout se passait plutôt légèrement, et pourtant c’était assez dramatique. En me rendant comme ça, à travers Paris, dans une mairie ou une autre, j’ai vu beaucoup de morts, français et allemands."

Tchekhov, Fitzgerald, et le métier d'éditeur...

En mars 1992, il était reçu dans "Du jour au lendemain" pour parler de son livre Regardez la neige qui tombe : impressions de Tchekhov :

"La radio était une de mes préoccupations premières dès que je suis venu à Paris, dès que j’ai été journaliste.

C’est un métier [ndlr : éditeur] où l’on s’implique beaucoup. Et si on en a pas envie, les auteurs viennent vous impliquer de force. Il y a une relation passionnelle avec les auteurs dont on s’occupe. 

S’il faut faire une échelle des valeurs, je pense que je suis un peu comme Scott Fitzgerald qui disait que puisque Henry James était le plus grand écrivain de son temps, il était donc le plus grand homme de son temps. Moi, la littérature m’intéresse cent fois plus, et j’y attache cent fois plus de valeur qu’à n’importe quoi d’autre."

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