Corrèze - Les destins croisés de trois familles sous l’Occupation dans un café-restaurant de Tulle

Publié le par Alain Albinet

Corrèze	 - Les destins croisés de trois familles sous l’Occupation dans un café-restaurant de Tulle

Christophe Eyrolles a exhumé l’histoire oubliée de trois familles de Tulle (Corrèze), dont les destins se sont croisés dans l’ancien restaurant familial « Chez Demichel ».
 

Christophe Eyrolles devant la maison familiale où est installé un restaurant asiatique

Christophe Eyrolles devant la maison familiale où est installé un restaurant asiatique

Tout a commencé, voici deux ans, avec un article que Christophe Eyrolles lit dans La Montagne, sur le baptême de la rue Marguerite-Pradel, dans le quartier de Mulatet, à Tulle (Corrèze).

Au travers de cette ancienne libraire de la rue Jean-Jaurès, le texte rend hommage aux commerçants tullistes qui ont aidé la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale. Et dans la liste énoncée, figure le nom de la famille Demichel-Eyrolles, qui possédait un café-restaurant sur le quai de Rigny.

Des documents dénichés dans le grenier

« Après avoir pris connaissance de cet article, mon frère Bernard m'a parlé de papiers de notre grand-mère qu'il avait trouvés dans les archives de la maison, indique Christophe. On se souvenait bien que Papi (son arrière-grand-père) nous avait dit qu'il avait hébergé des gens, pendant la guerre, dans la petite chambre de derrière, mais il est décédé quand j'avais 9 ans. Et puis, il y avait une chape de plomb sur toute cette période. Le drame des 99 pendus avait été un véritable traumatisme et on ne parlait plus de ces choses-là dans les familles. Nous avons voulu en savoir plus. »

Ce Tulliste de 47 ans, qui travaille à la mairie de Troyes (Aube), s'est alors lancé dans une véritable enquête historique qui l'a conduit à découvrir les actions héroïques et méconnues de ses arrière-grands-parents, au 4 quai de Rigny, où existait autrefois le café-restaurant Chez Demichel.

En 1943 

Cet immeuble de quatre niveaux, où sa grand-mère Marguerite demeure encore, Christophe y a passé une bonne partie de son enfance.

« Avant d'acheter le bâtiment du quai de Rigny, dans les années 1930, mes arrière-grands-parents tenaient le café-restaurant Le cheval noir, à l'emplacement du "Caveau" actuellement, indique-t-il. Le café était au rez-de-chaussée, le restaurant au 1er étage et la famille habitait au 2e. Derrière, il y avait des jardins. »

Voilà pour le décor. À partir de témoignages de sa grand-mère, recoupés avec des documents extraits des archives départementales, du service historique de la Défense et de l'état civil de la mairie de Tulle, Christophe Eyrolles a reconstitué une histoire familiale qui débute en novembre 1943 dans la noirceur des années d'Occupation.

Des réunions de maquisards

Déjà en relation avec les réseaux de l'Armée secrète, Jean Demichel accepte d'héberger Edgar et Babette Lehmann, un couple de juifs alsaciens que lui présente Louis Ory, réfugié mosellan, secrétaire à l'inspection académique et lieutenant du Corps franc de Tulle, proche de Martial Brigouleix.

Le couple vivra discrètement dans une petite chambre du 1er étage, coté jardin, alors que, certains soirs, des réunions de maquisards se tenaient dans la salle du restaurant toute proche. Edgar Lehmann s'est même fait embaucher comme journalier à la Manufacture d'armes.

Lors de la grande rafle du 9 juin 1944, où tous les Tullistes hommes adultes ont été rassemblés à la Manu, les trois hommes Demichel et Lehmann ont échappé miraculeusement à la fouille des maisons par les Allemands. « Ils ont juste eu le temps d'aller se cacher dans le jardin, derrière des rames de petits pois », relève Christophe Eyrolles.

Une manière de ne pas laisser s'éteindre leur histoire.

Au moment de la libération de la ville, le 17 août 1944, Louis Ory, qui assurait la liaison entre divers groupes de résistance, fut victime d'un accident de la circulation, au guidon de sa moto. Il mourut à l'âge de 33 ans, laissant une veuve et un fils de deux ans. Christophe retrouva la trace de ce dernier, à Neuilly-sur-Seine, pour lui donner tous les éléments recueillis sur les actions de son père dans la Résistance.

Après la Libération

La famille Lehmann resta à Tulle après la guerre. Christophe identifia leur petite maison, sur les hauteurs de la ville, impasse du Riou-Bey. Il apprit qu'Edgar avait passé toute sa carrière comme manutentionnaire à la Manu. Le couple n'eut pas d'enfant. Lu décéda en 1974, et elle, en 1998, à l'âge de 100 ans, rue de la Barrière.

Jean et Maria Demichel continuèrent leur travail de restaurateurs avec discrétion, avant de céder leur affaire à M. et Mme Blain qui ouvrirent « Les trois canards ». Un restaurant cambodgien s'installa à cet emplacement dans les années 1980.

« Ce qui m'a guidé, c'est la rencontre de ces trois familles. Ces trois itinéraires de vie, explique Christophe Eyrolles. C'est une manière de ne pas laisser éteindre leur histoire. »

Publié dans Articles de Presse

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