Edmond Michelet : « pardonnons à ceux qui nous maltraitent »

Publié le par Mémoires de Guerre

Edmond Michelet : « pardonnons à ceux qui nous maltraitent »

Résistant, prisonnier, déporté à Dachau, venu prier Notre Dame de Rocamadour. Sa cause de béatification a été ouverte à Rome en avril 2015.

E. Michelet à la libération du camp de concentration de Dachau le 5 mai 1945.

E. Michelet à la libération du camp de concentration de Dachau le 5 mai 1945.

« C’est Notre Dame de Rocamadour qui m’a sauvé » aimait répéter autour de lui, l’homme politique de la Ve République après son retour du camp de Dachau où il est resté près de deux ans en déportation estimant « n’être revenu ni sain ni sauf ». En effet durant l’hiver 44-45, le typhus (transmis par les poux) tuait dans le camp, 200 hommes par jour. Lui-même fut considéré mort. D’où sa reconnaissance perpétuelle à la Vierge du Causse qu’il a appris à connaître à Brive lors de son service militaire. Durant cette période, il rencontre Marie Vialle qu’il épouse en 1923. C’est à Brive que les jeunes époux s’installent (lui est responsable commercial) et élèvent leurs sept enfants.

Pèlerin fidèle à la Vierge Noire du Lot

Très vite engagé dans le catholicisme social, il effectue, à pied, en 1933, son premier pèlerinage à Rocamadour, traçant lui-même le sentier depuis Brive en passant par Turenne, Martel, Gluges et l’Hospitalet. Entouré de quelques familiers, le militant chrétien prend la route pour invoquer le secours de Notre-Dame à l’intention d’une amie, victime de fièvres. Chaque année, il viendra en ce lieu élargissant au fil des étés, le cercle des connaissances : « Un pèlerinage à pied de Brive à Rocamadour, c’était la grande mode ! » confie-t-il dans « La querelle de la fidélité ».

Le deuxième conflit mondial éclate : C’est en chrétien qu’il va s’engager dans la lutte contre le nazisme devenant chef régional de la Résistance. En suivront les poursuites, l’arrestation, la prison et les camps de concentration.

Arrêté à Brive en février 1943 par la police allemande et incarcéré à la prison de Fresnes, il est tenu au secret pendant six mois (« Je menais dans le silence et la prière une vie de moine ! »). D’abord déporté au camp de Sarrebruck puis à Dachau en septembre 1943, il écrit dans une lettre clandestine à sa famille : « Dans la contemplation de la Vierge, nous découvrions un sens nouveau à notre misère. Par Elle, nous découvrions de plus en plus ce que pouvait être notre attitude au quotidien ». Dans cette épreuve de faim, de froid, de douleurs, Edmond Michelet a inlassablement soutenu les déportés dans leur corps et leur esprit. Sans relâche, il parcourt le camp, il partage les maigres surplus alimentaires, il soutient, encourage et réconforte : « Dans cet univers inhumain, dans l’océan de haine qui nous submergeait, l’humaine tendresse et la bonté si accessible de Marie nous furent souvent causes de joie ». Ce sera « Notre-Dame de Dachau », Celle qui lui permettra de garder ses compagnons dans leur dignité humaine jusqu’à la libération du camp en mai 1945.

Quelques semaines après, le 12 juillet 1945, revenu à Brive, le voilà même fatigué, sur les chemins du Causse vers Rocamadour, souhaitant effectuer à pied, un pèlerinage d’actions de grâces à Marie pour la « reconnaissance de (l)’avoir soutenu dans ces moments terribles ». Plusieurs fois député, ministre du général de Gaulle et de Georges Pompidou, il décède le 9 octobre 1970 et est enterré dans sa tenue de « bagnard ». En 2015, un procès de béatification est ouvert par le Vatican.

Rencontre à Quatre Routes, avec Agnès Brot, petite fille d’Edmond Michelet, thème de son dernier ouvrage*.

Edmond Michelet a été arrêté à Brive le 25 février 1943. Ce fut pour votre grand-mère et ses enfants un étonnement ?

Non. Déjà arrêté trois fois, il attendait. Ma grand-mère savait qu’il faisait partie de la Résistance (pas les enfants). Inquiet, il savait qu’il était surveillé. Arrêté le matin à 7 h, il partait à la messe avec ses filles Geneviève et Christiane. Son épouse a assisté à l’arrestation. Elle a voulu téléphoner, les Allemands lui ont arraché le téléphone. Menotté, il fut envoyé à la Gestapo de Brive puis directement à la prison de Fresnes. Se sentant traqué, il lâcha avant de partir de la maison familiale, un seul mot : « ouf ».

Six mois après, il est transféré à Dachau où inanimé il est considéré mort. C’est-ce qui lui a sauvé la vie ?

Dans le camp il y avait des médecins et étudiants en médecine qui ont pu lui administrer une transfusion sanguine. C’est un miracle mais il en a gardé des séquelles. Jeune fille je me souviens qu’il toussait sans arrêt.

Sa captivité l’a-t-il rendu sceptique à la nature humaine ?

Non, c’est tout le contraire. Son livre « Rue de la liberté » est un florilège pour ceux qui l’ont emprisonné et pour les déportés avec qui il s’efforçait de vivre en fraternité. À Dachau, il était « nettoyeur des portes », poste qui lui donnait accès à tous les campements. C’est ainsi qu’en cachette il apportait la communion aux prisonniers, essayant toujours de leur rendre la dignité humaine. Et lorsque le général Delestraint a été assassiné, abattu d’une balle dans la nuque par les Allemands, c’est lui qui prit la suite de la résistance, jouant le rôle de fédérateur.

De ses passages à Fresnes et Dachau quels messages retenez-vous ?

À Dachau, était-ce si facile que cela de risquer sa vie pour l’Eucharistie, de tout partager quand on meurt de faim et de froid, d’aimer et de pardonner à ses bourreaux ? Edmond Michelet nous invite tous à discerner où est l’essentiel et à en vivre.

Après la guerre, avez-vous entendu de sa bouche des paroles blessantes ?

Jamais. C’était un homme vif, parfois impulsif mais d’un très bon fond. Il s’emportait pour la défense de l’homme. Il défendait ses idées parfois avec virulence. C’était un homme de convictions qui ne supportait ni la tiédeur ni la médiocrité.

À son retour, il ne manifesta aucune haine ni esprit de revanche ?

Pendant longtemps Edmond Michelet n’a rien raconté de ses années de guerre à sa famille. Dix ans après, il s’exprime dans son ouvrage « Rue de la liberté ». Sans aucune plainte ni écrite ni orale. Aucune amertume non plus. De la Déportation, il n’a voulu retenir que le meilleur : L’homme est bon. Il nous rappelait souvent ces mots de Victor Hugo : « La haine est l’hiver du cœur ». Ajoutant : « Aucun des prisonniers à qui j’ai fermé les yeux, ne m’a chargé de le venger ». Parmi les messages qu’il envoyait à ma grand-mère, en cachette dans des cols de chemise, autant à Fresnes qu’à Dachau, je retiendrai : « La vengeance ne mène à rien », « Pardonnez à ceux qui vous maltraitent », « Aimez vos ennemis ».

ANDRÉ DÉCUP

*« A la recherche d’Edmond Michelet » paru en 2014.

Publié dans Articles de Presse

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