Juifs et Pologne : "la terre de l'Holocauste", perpétré par les nazis

Publié le par Brice Couturier

Juifs et Pologne : "la terre de l'Holocauste", perpétré par les nazis

Instrumentaliser l'histoire à des fins politiques est non seulement une faute morale, mais un mauvais calcul.

Juifs et Pologne : "la terre de l'Holocauste", perpétré par les nazis

Pour conclure cette série de chroniques, par lesquelles je crois avoir montré que les lois mémorielles adoptées par le Parlement polonais visaient un effet de politique intérieure, mais qu’elles ont provoqué des effets désastreux pour l’image de la Pologne à travers le monde, je vous propose l’analyse de Shlomo Ben-Ami.

Les deux insurrections de Varsovie, souvent confondues.

Dans un papier publié par le site Project Syndicate, cet intellectuel éminent et homme politique israélien écrit que Gomulka, le dirigeant communiste de l’époque 1956-1970, lorsque le chancelier allemand Willy Brandt accomplit le geste courageux de venir s’agenouiller devant le monument commémorant les combattants de l’Insurrection du ghetto d’avril 1943, aurait murmuré : « le mauvais monument ». 

Cela m’étonne, car, à cette époque, le pouvoir communiste refusait encore d’édifier un tel monument en hommage aux combattants de l’Insurrection de Varsovie. Cette insurrection eut lieu, quant à elle plus d’un an après celle du ghetto, durant la totalité des mois d’août et septembre 1944. En se soulevant, l’Armée de l’Intérieur polonaise voulait démontrer aux Soviétiques, qui observaient passivement le drame depuis l’autre côté de la Vistule, que les Polonais pouvaient libérer leur pays eux-mêmes. C’étaient des patriotes anti-nazis. Mais ils étaient également hostiles à l’annexion de leur pays par le bloc soviétique. 

Donald Trump, en visite à Varsovie, a prononcé, lui, devant le monument en mémoire des combattants de l’Insurrection de 1944, un discours qui a bien plus aux Polonais. Il y exaltait l’héroïque Résistance du peuple polonais. 

En réalité, même si plusieurs combattants juifs, comme Marek Edelman, rescapés de l’Insurrection du ghetto, participèrent également à l’Insurrection de Varsovie, les deux événements se sont longtemps fait de l’ombre. Bien des Occidentaux les confondent. Y compris parmi des dirigeants politiques. Dans un cas, ce fut le combat désespéré de jeunes combattants juifs, quasi-désarmés, qui n’avaient plus rien à perdre et qui voulaient « mourir debout ». Ils signifiaient aussi aux Polonais non-juifs, qui regardaient brûler les derniers immeubles du ghetto, de l’autre côté du mur de séparation dressé par les nazis, qu’ils combattaient, comme ils le dirent : « pour notre liberté et pour la vôtre ». 

Dans l’autre, l'insurrection d'août et septembre 1944, ce fut une véritable bataille, préparée depuis des années dans la clandestinité, et qui dura plus de deux mois. Elle coûta cher à l’occupant en soldats. En représailles, les nazis firent sauter un à un les principaux monuments de Varsovie encore intacts - de la cathédrale au Palais royal, tous ceux qui avaient échappé à leurs bombardements. A la fin des combats, ils vidèrent la capitale polonaise de ses habitants survivants, assoiffés et hébétés. La ville était tellement dévastée qu’il fut un moment question de la laisser en l’état, et d’aller construire ailleurs une nouvelle capitale pour la Pologne. Afin de laisser ainsi un témoignage de la barbarie nazie. L’Insurrection de Varsovie a coûté à l’Armée clandestine de la résistance, l’AK, l’essentiel de ses forces, soit 18 000 combattants, entraînés et encadrés par des officiers professionnels. 180 000 civils polonais y ont aussi laissé leurs vies.

"C'est une tentative dangereuse d'utiliser l'Hisoire à des fins politiques". 

Shlomo Ben-Ami écrit : « C'est une tentative dangereuse d’utiliser l’Histoire à des fins politiques », Mais il concède : « Pour les Polonais, le récit dominant sur l’Holocauste est extrêmement frustrant. Trois millions de Polonais catholiques ont été tués lors de la 2° Guerre mondiale et la Pologne aurait été rayée de la carte si Hitler avait gagné. Et plus de 6 700 Polonais (davantage que toute autre nationalité) ont été honorés du titre de _Juste parmi les nations_, pour avoir résisté au nazisme et sauvé des Juifs. » Oui, la majorité des noms honorés à Yad Vachem sont des noms polonais. Alors même que les représailles encourues pour avoir caché des Juifs, en Pologne, étaient bien faites pour décourager ce geste d’humanité : en cas de découverte, toute la famille était immédiatement passée par les armes. Il était bien plus héroïque de se comporter en Juste en Pologne qu’en France ou aux Pays-Bas… 

« Néanmoins, poursuit Shlomo Ben-Ami, _lorsque les Israéliens font un pèlerinage sur la terre de l’Holocauste, c’est en Pologne qu’ils vont. Par contre_, l’Allemagne – qui a planifié la destruction tout à la fois de la Pologne et des Juifs européens – est devenue une sorte de terre promise et un lieu d’opportunité pour la jeunesse israélienne. »

Or, sur cette même terre polonaise, écrit Shlomo Ben-Ami, il y eut des atrocités commises par des Polonais à l’encontre des Juifs survivants de la Shoah. Le plus connu est celui de Kielce, au cours duquel non seulement des civils polonais, mais des soldats et des policiers participèrent au massacre de plusieurs centaines de leurs compatriotes juifs… Ces faits ont été reconnus par le président Andrzej Duda. En mars 2016, inaugurant un musée en l’honneur des Polonais tués pour avoir tenté de sauver des Juifs, il avait admis que « l’histoire de la Pologne durant la 2° guerre mondiale présente deux facettes ». 

Shlomo Ben-Ami rappelle que dans de nombreux pays, comme les Pays-Bas ou la France, la vérité sur la participation non seulement de civils, mais de l’administration et de la police à la déportation des Juifs vers les camps de la mort, fut lente à émerger. 

En Russie, évoquer "l’agression de l’URSS" contre la Pologne en septembre 1939 est passible d’une peine de prison… Interdire la vérité est une tâche insensée. 

Publié dans Articles de Presse

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