Brésil : « On n'attend pas de Bolsonaro un grand projet, mais du respect et de l'ordre »

Publié le par Nicolas Coisplet, à Rio

Brésil : « On n'attend pas de Bolsonaro un grand projet, mais du respect et de l'ordre »

REPORTAGE. Les partisans du candidat d'extrême droite, élu avec 55 % des voix, ont fêté sa victoire dimanche soir devant son domicile de Rio de Janeiro.

Devant le domicile de Jair Bolsonaro, dimanche 28 octobre , à Rio. Nicolas Coisplet

Devant le domicile de Jair Bolsonaro, dimanche 28 octobre , à Rio. Nicolas Coisplet

« C'est un jour historique. Le Brésil a besoin de se réveiller et, pour ça, il fallait quelqu'un avec de la poigne. » La nuit est tombée depuis une bonne heure à Barra da Tijuca, quartier résidentiel de l'ouest de Rio. Marcelo et Pedro, étudiants de 22 et 20 ans, sont venus hurler leur joie après la victoire de Jair Bolsonaro à la présidentielle brésilienne avec plus de 55 % des suffrages exprimés, face à Fernando Haddad, le candidat du Parti des travailleurs (PT). Devant la propriété sécurisée où l'ancien militaire a élu domicile, des milliers de Cariocas ont afflué toute la journée, pour célébrer une victoire qu'ils sentaient à portée de main. Et depuis l'annonce des premiers résultats officiels, arrivés dès 19 heures grâce au vote 100 % électronique, la fête bat son plein.

Des feux d'artifice sont tirés depuis la plage. Et comme en plein carnaval, des vendeurs ambulants sortent bières fraîches et caïpirinhas de grosses glacières qu'ils portent au milieu d'une foule habillée de maillots auriverde (jaunes et verts, couleur de l'équipe de football du Brésil) et de tee-shirts blancs ou noirs à l'effigie de Jair Bolsonaro. On entonne l'hymne brésilien à tue-tête, on danse devant un camion sonorisé qui diffuse des chansons composées à la gloire du Mito (le mythe), comme l'ont surnommé ses partisans. Ce qui n'empêche pas Marcelo et Pedro de garder la tête froide : « On n'est pas d'accord avec tout ce que Bolsonaro dit. Il parle sans filtre et ça attire l'attention. Mais il y a beaucoup à faire au Brésil, on a besoin d'une réforme fiscale et d'une réforme des retraites, et il va s'y mettre, avec l'aide de Paulo Guedes, son conseiller économique. »

Devant le domicile de Jair Bolsonaro, dimanche 28 octobre, à Rio. Nicolas Coisplet

Devant le domicile de Jair Bolsonaro, dimanche 28 octobre, à Rio. Nicolas Coisplet

Au cœur de la foule, Saulo et Lucia, couple de quinquagénaires venus en voisins, n'arrivent pas à entendre le discours du vainqueur, diffusé sur écran géant. Bolsonaro y cite la Bible, la Constitution brésilienne, s'en prend à la gauche et demande l'union du Brésil. Saulo et Lucia scandent à pleins poumons « Notre drapeau ne sera jamais rouge », un des cris de ralliement préféré des Bolsonaristes. « On est venu pour notre Mito, on ne pouvait pas perdre », expliquent-ils alors qu'un hélicoptère de la police militaire survole la plage sous les vivats de la foule. « C'est le leader du moment, le mieux préparé, parce qu'il est militaire. On n'attend pas de lui un grand projet, on attend qu'il ramène au Brésil du respect et de l'ordre. » Et le couple de fustiger le bilan des deux derniers présidents du Parti des travailleurs. « On a vraiment perdu 16 ans avec Lula et Dilma Rousseff. La violence a augmenté, l'économie s'est effondrée, l'éducation s'est dégradée. Si le PT était revenu au pouvoir, le destin du Brésil, c'était de devenir un nouveau Venezuela. »

Il est 21 heures. Certains partisans commencent à lever le camp, tandis que d'autres continuent d'arriver devant le domicile de Jair Bolsonaro. Luisa, 62 ans, est attablée avec trois amies dans un bar du front de mer. Elle écoute Fernando Haddad reconnaître sa défaite à la télévision et inviter ses électeurs à ne pas avoir peur : « Comptez sur nous, courage, la vie est faite de courage. Vive le Brésil », lance le candidat du PT. « Voleur, tu iras en prison comme Lula », lui répond Luisa, pour qui Bolsonaro n'était « peut-être pas le candidat idéal, mais bien le candidat qu'il fallait pour en finir avec le système au pouvoir ». Et la sexagénaire de reprendre une fake news propagée par le camp Bolsonaro : « Le peuple brésilien est chrétien, et le PT ne le respectait pas », assure-t-elle. D'après le nouveau président, son adversaire Fernando Haddad envisageait de « donner des cours d'éducation sexuelle à des enfants de 5 ans  ».

Familles ébranlées

Le genre de discours qui fait bondir Rafael, 29 ans, attablé avec trois amis dans un petit restaurant de sushis d'Ipanema, à quinze kilomètres du fief bolsonariste de Barra. Le calme règne dans ce quartier d'ordinaire si animé le dimanche soir. Les quatre jeunes Cariocas ont tous voté pour Fernando Haddad, alors qu'ils avaient choisi le candidat de centre-gauche Ciro Gomes au premier tour. Cette campagne présidentielle a ébranlé de nombreuses familles brésiliennes, rapporte Rafael, qui ne parle plus à son père depuis trois semaines : « Le PT a des failles morales incroyables, mais on n'avait pas d'autre choix que de voter pour eux. » Le jeune homme est dépité. « Ce soir, c'est la victoire du candidat qui a menacé ouvertement certaines communautés ou minorités au Brésil. On parle quand même de quelqu'un qui a déclaré que les Africains organisaient eux-mêmes leur propre esclavage, rappelle-t-il. Et son premier acte comme président élu, c'est de prier à la télé avec des évangéliques. Ça promet. » Jair Bolsonaro parviendra-t-il à réveiller le Brésil, lorsqu'il sera officiellement investi président le 1er janvier 2019 ? Pour Rafael et ses amis, « il va plutôt l'envoyer au précipice ».

Publié dans Articles de Presse

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