Jair Bolsonaro, élu, a prospéré «sur le fumier du désespoir» brésilien

Publié le par Olivier Perrin

Jair Bolsonaro, élu, a prospéré «sur le fumier du désespoir» brésilien

Ce nouveau président nostalgique de la dictature annonce une plongée dans l’inconnu pour le Brésil, relèvent les médias internationaux. Ou comment «le désarroi des peuples peut conduire au pire»

Jair Bolsonaro, élu, a prospéré «sur le fumier du désespoir» brésilien

Tout s’est passé comme prévu. La jeune démocratie brésilienne bascule ce lundi dans une nouvelle ère, avec son premier président d’extrême droite plus de trente ans après la fin de la dictature. L’élection à la tête du pays de Jair Messias Bolsonaro jette une lumière crue sur les fractures du pays. L’homme constitue «ce qui prospère sur le fumier du désespoir», selon la formule choc du Journal de Montréal.

Elu avec 55,13% des voix, contre 44,87% pour son adversaire de gauche, Fernando Haddad, Bolsonaro «a bouleversé dimanche soir le paysage politique du Brésil», aux yeux de Courrier international et de la presse du monde entier. Cette dernière «remarque des similitudes avec la victoire de son homologue Donald Trump, signe, selon elle, d’un malaise grandissant au sein des démocraties américaines, presque deux ans après le séisme» qui a touché la Maison-Blanche.

A Brasilia, «l’arrivée au pouvoir de ce nostalgique de la dictature militaire, souvent qualifié de «Trump des Tropiques», suscite l’inquiétude» des médias quant à «l’avenir démocratique de la huitième puissance mondiale», aux yeux de la Folha de São Paulo. D’ailleurs, rien que «le fait que le nouveau président ait choisi de livrer ses premières déclarations sur internet, via Facebook, pourrait être révélateur de ce à quoi pourrait ressembler» son futur style de communication. Soit «un discours verrouillé, sans réel dialogue possible avec la presse, dans la continuité de la stratégie qu’il a adoptée après l’attentat dont il a été victime en septembre dernier».

«Comme Trump, tout au long de sa campagne, Bolsonaro a promis de rendre au Brésil «sa grandeur» et s’est lancé dans une guerre avec les médias contre les fake news», rappellent les correspondants du Washington Post au Brésil. Dans un article d’analyse, El País estime aussi que cette élection est le «symptôme de quelque chose de profond, d’un énorme malaise au sein du système qui a gouverné l’Occident» au cours des dernières décennies. D’une «colère» qui se justifie avec «la corruption endémique, une redistribution discutable des richesses, la précarité qui ronge tout». A Mediapart, il ne reste donc que les yeux pour pleurer:

«Les phénix qui jaillissent des cendres de ce feu de joie s’appellent Bolsonaro, Trump, Farage et Salvini», conclut le quotidien madrilène. Mais cette nouvelle percée populiste dans le monde «ne donne pas pour autant un chèque en blanc au président élu», juge un blogueur d’O Globo, le grand quotidien carioca. L’ancien président Lula «a gagné plus de voix que Bolsonaro lors l’élection de 2006 et a remporté ses deux mandats avec un avantage sur son adversaire de plus de 20 millions de voix», souligne-t-il. «Il ne faut pas se leurrer: bon nombre des électeurs qui ont choisi Bolsonaro ne sont pas les siens et seront à partir d’aujourd’hui des soutiens critiques» de son action, car sa «rhétorique radicalisée […] ne correspond pas au désir de la majorité» au Brésil.

Ce que corrobore un reportage de TV5Monde: «Dans la file d’attente, sous le ciel nuageux et près d’une des plages les plus célèbres au monde, Francisco Kacprzak n’est pas […] emballé par le candidat qu’il a choisi. Mais ce médecin de 65 ans va tout de même donner son suffrage à Jair Bolsonaro. […] Je n’ai pas la moindre sympathie pour lui, mais je n’ai pas le choix. Je préfère voter Bolsonaro que de donner ma voix» aux travaillistes, «je suis contre la gauche depuis toujours», affirme cet habitant de Copacabana.

Faut-il dans cette élection une menace pour la démocratie? C’était la question posée au «Forum des médias» ce dimanche sur La Première de RTS, avec un passionnant débat entre Jacques Pilet, collaborateur du site Bonpourlatete.com, Gustavo Kuhn, corédacteur en chef du Courrier, à Genève, et notre collègue du Temps Luis Lema. Le premier d’entre eux s’inquiète notamment du fait que le président élu sera «appuyé par un ministre de l’Economie» qui est un «véritable Chicago boy, ultralibéral», avec qui il promet «de libérer l’économie brésilienne», relate Le Figaro.

«Et par un vice-président, un général, qui estime que la Constitution de 1988 qui restaura la démocratie fut «une erreur», poursuit Pilet. Le Brésil, c’est loin, c’est différent, oui, mais il nous dit comment le désarroi des peuples, sous diverses formes, dans divers contextes, peut conduire au pire.» Car Bolsonaro, c’est «l’homme de tous les excès», selon la formule d’Euronews. «Avec lui, le ton est donné: sa conception du pouvoir ne se fait pas dans la douceur, mais dans la force, voire la brutalité.» Il a par exemple «promis d’accorder à la police le droit de tuer librement des criminels» et dispose désormais de «toute la liberté d’entamer, selon ses propres mots, la plus grande purge que le pays ait connue».

Mais un autre article récent de la Folha de São Paulo disait que «la crise, économique, morale, sécuritaire, ne suffit pas à expliquer […] l’ascension fulgurante» d’un tel politicien. Car «on le sait»:

C’est la peur qui nourrit l’émergence des populistes, de gauche comme de droite

«C’est dans des moments de déclin et de découragement que les peuples renoncent à toute prudence en échange de la promesse que leurs douleurs seront apaisées. La triple crise que traverse le Brésil (une crise économique, une crise de sécurité et une crise de la morale publique) a enfanté» ce candidat «qui n’avait jusqu’ici qu’une envergure régionale, prônant des valeurs clivantes et à l’intelligence limitée».

Après le premier tour, le Jornal de negócios portugais, cité par Eurotopics, écrivait déjà que le triomphe annoncé était «synonyme d’implosion du rêve brésilien: le pays tourné vers l’avenir, qui s’était construit sur joie de vivre, la samba et le football, vient de reconnaître qu’il repose sur des pieds d’argile. La victoire de Bolsonaro marque la fin de la grande réconciliation […] entre les élites et les exclus, menée à bien par l’ex-président Lula da Silva dans ses meilleures années.»

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article