Quand les nazis convoitaient la tapisserie de Bayeux

Publié le par François-Guillaume Lorrain

Un journaliste a consacré une enquête à cet épisode méconnu de la guerre décrivant la toile tissée par de prétendus historiens à la botte du IIIe Reich.

Détail de la tapisserie de Bayeux, (1077).  Bibliothèque de Bayeux

Détail de la tapisserie de Bayeux, (1077). Bibliothèque de Bayeux

Il y a des livres dont le sujet semble au départ un peu mince, mais qui parviennent à l'élargir. Il y a des livres, trop rares, qui lèvent un lièvre, révélant un épisode qui avait échappé jusque-là aux radars. L'ouvrage de Jean-Charles Stasi répond à ces deux critères. Au cœur de son enquête, un des trésors culturels de la France, la tapisserie de Bayeux. Dans le rôle du prédateur, l'Ahnenerbe, l'organisation pseudo-scientifique fondée par Himmler en 1935, dont la mission était d'étudier « l'espace, l'esprit, les actes et l'héritage de la civilisation indo-germanique de race nordique, de donner une forme vivante aux résultats de la recherche et de les transmettre au peuple ». Autrement dit, traquer urbi et orbi en Europe les traces d'une présence nordique qui démontrerait la supériorité de cette race sur les autres et justifierait par conséquent la présence envahissante des Allemands dans des pays étrangers. Voilà pourquoi la tapisserie de Bayeux, qui, rappelons-le, évoque l'invasion de l'Angleterre par des Normands, donc des Vikings, les intéressait au plus haut point.

Envahir l'Angleterre, pensez donc. Le sujet à lui seul rend fous les nazis. Voilà pourquoi Herbert Jankuhn, archéologue du genre fanatique et obsessionnel, débarque à Bayeux en juin 1941, ou du moins à l'abbaye voisine de Mondaye, accompagné d'un peintre, d'un photographe, d'un dessinateur et d'un spécialiste de l'art du tissage. Ce Jankuhn a en vue un grand ouvrage ainsi qu'une exposition à Berlin, où la tapisserie serait rapatriée. En réalité, dès juillet 1939, les nazis avaient ce chef-d'œuvre dans le collimateur. À Bayeux, on est évidemment inquiet et, après le passage des Allemands, on éloigne le trésor à Sourches, dans un château de la Sarthe.

Débarquement

Si Jankuhn va quelque peu s'égarer en Crimée sur le front de l'Est pour traquer les vestiges d'une hypothétique présence gothique du côté de Sébastopol – autre marotte des archéologues à la botte du patron de la SS Heinrich Himmler –, les Allemands ne vont pas oublier ce récit d'un débarquement qu'ils viennent chercher à Sourches fin juin 1944 alors que les Alliés viennent eux-mêmes de débarquer. La tapisserie et son récit symbolique font d'ailleurs de nouveau la une de Life et de quelques journaux anglais. On s'alarme sur son sort. La voilà transférée par les Allemands au Louvre. Une première étape avant son départ pour un IIIe Reich aux abois ? Sans doute. Mais le chaos règne au sein de l'administration allemande. Le 20 août, alors que Paris a commencé à s'insurger, deux officiers SS se présenteront encore auprès de von Choltitz au Meurice pour mettre la main sur la fameuse tapisserie. Mais le gouverneur militaire allemand leur désigne le Louvre désormais aux mains des résistants.

Du moins le chef-d'œuvre de la reine Mathilde pourra être admiré par les Parisiens, avec l'assentiment du maire de Bayeux, qui entend ainsi remercier le personnel du musée du Louvre. Elle y est exposée en novembre et décembre 1944. Avant de revenir enfin au bercail, en Normandie, dans cette terre supposée nordique.

Quand les nazis convoitaient la tapisserie de Bayeux

« Le Vol de la tapisserie de Bayeux », par Jean-Charles Stasi, éditions Tallandier, 250 pages, 20,50 euros.

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