C'est Pétain qu'il lui faut ?

Publié le par Laurent Joffrin, Directeur de la publication de Libération

C'est Pétain qu'il lui faut ?

L’hommage à Pétain ? Une erreur, quoi qu’en dise le président de la République. Rappelons ce qu’avait répondu sur ce point à Jean-Jacques Bourdin la ministre de la Défense, Florence Parly, le 30 octobre : «L’état-major n’a jamais imaginé rendre hommage au maréchal Pétain. Il a souhaité rendre hommage aux maréchaux [de la Grande Guerre] enterrés aux Invalides. Pétain n’y est pas.» (il est enterré à l’île d’Yeu, lieu de sa détention après la guerre).

Emmanuel Macron à Morhange lundi, avant de poursuivre sa tournée à Verdun. Photo Pascal Bastien pour Libération

Emmanuel Macron à Morhange lundi, avant de poursuivre sa tournée à Verdun. Photo Pascal Bastien pour Libération

Distinction un peu byzantine, mais justifiée par la personnalité de l’ancien chef de l’Etat français de 1940 à 1944, condamné à mort à la Libération, gracié par de Gaulle, et condamné surtout à l’indignité nationale, ce qui rend les hommages pour le moins délicats. Emmanuel Macron, dans ses réponses d’aujourd’hui, désavoue en fait sa ministre et justifie l’hommage indistinct aux maréchaux de 14-18, dont Pétain. Erreur.

Non qu’il faille sous-estimer, et encore moins passer sous silence, l’action de Philippe Pétain pendant le premier conflit mondial. Commandant en chef à Verdun, il a organisé la défense en cherchant à ménager les troupes françaises par un meilleur ravitaillement et par un système de rotation qui limitait les périodes de combat sur le front pour les poilus. Il a galvanisé la résistance, mis en place la route de Bar-le-Duc qu’on a appelée la Voie sacrée qui acheminait munitions et renforts. Il a ensuite pris le commandement de toute l’armée française et, sous les ordres de Foch, l’a menée à la victoire, même si on lui reprochait ses tropismes trop défensifs. En 1966, pour célébrer l’anniversaire de Verdun, le général de Gaulle, qu’on ne peut guère soupçonner de pétainisme rampant, déclarait : «Si, par malheur, en d’autres temps, en l’extrême hiver de sa vie, au milieu d’évènements excessifs, l’usure de l’âge mena le maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire qu’il acquit à Verdun, qu’il avait acquise à Verdun vingt-cinq ans auparavant et qu’il garda en conduisant ensuite l’armée française à la victoire ne saurait être contestée ni méconnue par la patrie.» Tout en rappelant aussi que ces phrases avaient déjà, à l’époque, suscité une polémique. François Mitterrand, en son temps, avait régulièrement fait fleurir la tombe de Pétain à l’île d’Yeu. Mais cette bizarrerie, clin d’œil manifeste à l’extrême droite, lui avait été amèrement reprochée.

On peut, dans l’histoire, distinguer les deux Pétain, celui de Verdun et celui de Montoire, rappeler les mérites de l’un et la trahison de l’autre. Pas dans la mémoire nationale. L’abolition de la République, la collaboration, le statut des Juifs, la répression des résistants, l’aide à la déportation, la rafle du Vél d’Hiv, les crimes de la milice, sont des taches suffisamment sombres, honteuses, sur le passé français pour qu’on évite les hommages sommaires. La gloire d’un homme ne couvre pas ses crimes. Depuis la présidence Chirac, la tradition veut que le rôle de la France, et a fortiori celui de Pétain, dans les crimes de la Shoah, ne soient plus minimisés ou bien mis sur le plateau d’une même balance, en équilibre avec les victoires de 14-18. Une tradition qu’Emmanuel Macron vient de rompre.

Publié dans Articles de Presse

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