"Evoquer les mérites de Pétain en 14-18 fait toujours craindre une réhabilitation de Vichy"

Publié le par François Sionneau

"Evoquer les mérites de Pétain en 14-18 fait toujours craindre une réhabilitation de Vichy"

L'historienne Bénédicte Vergez-Chaignon réagit aux propos d'Emmanuel Macron qui a défendu l'hommage aux maréchaux de la Grande guerre, dont le Maréchal Pétain.

Philippe Pétain, vers 1916-1917 (Leemage)

Philippe Pétain, vers 1916-1917 (Leemage)

Au troisième jour de son "itinérance mémorielle" pour le centenaire de l’armistice de 1918, Emmanuel Macron a suscité la polémique en défendant l’hommage prévu aux maréchaux (dont Pétain) et en arguant que le chef du régime de Vichy avait été "pendant la Première Guerre mondiale un grand soldat" qui avait ensuite conduit "des choix funestes" en collaborant avec le régime nazi.

Bénédicte Vergez-Chaignon, historienne spécialiste de la Seconde guerre mondiale et auteure de la biographie "Pétain" récemment publiée aux éditions Perrin, réagit à cette déclaration. Interview.

En tant qu’historienne, comment avez-vous réagi à la phrase d’Emmanuel Macron sur le maréchal Pétain ?

Ma première réaction a été de me souvenir des propos de Jacques Chirac à Douaumont en 2006. Il reconnaît alors le rôle du maréchal Pétain dans la Seconde guerre mondiale mais il ajoute qu’il n’oublie pas les actes de 14-18 ["Il restera comme le vainqueur de Verdun. Cet homme, c’est Philippe Pétain. Hélas, en juin 1940, le même homme, parvenu à l’hiver de sa vie, couvrira de sa gloire le choix funeste de l’armistice et le déshonneur de la collaboration", NDLR].

Le cas Pétain dans la commémoration de 14-18 est donc un problème récurrent qui a toutefois été un peu occulté ces dernières où il a davantage été question d’honorer la grande masse des soldats de la Grande guerre. Mais, dès qu’il s’agit de parler du rôle des commandants de l’armée, la question de Pétain se pose.

Comment accueillez-vous la polémique à la suite de ces propos ?

Cela ne m’étonne pas que le sujet Pétain finisse par resurgir. Il est difficile de parler de la Première guerre mondiale sans parler de Pétain. Cette polémique est un peu exagérée d’un point de vue politique, mais elle ne cesse de se répéter. A chaque fois que sont évoqués les mérites réels de Pétain en 14-18, on craint que cela n’ouvre les portes à une réhabilitation de la France de Vichy.

Comment faut-il alors rendre hommage aux maréchaux de la Grande guerre ?

C’est un passage obligé, notamment dans le cadre des anniversaires ronds. Et, à chaque fois, la question Pétain pose problème. Dès 1953, le maréchal Juin, lors d’une visite à Douaumont, met les pieds dans le plat en rendant un hommage appuyé au maréchal Pétain pour son rôle dans la Grande guerre sans bien faire la distinction avec la suite de sa vie. René Pleven, qui est alors ministre de la Défense nationale et qui a été un compagnon du général de Gaulle à Londres, le rappelle vivement à l’ordre.

En 1968, le général de Gaulle fait déposer une gerbe sur la tombe du maréchal et il souligne alors le mérite des maréchaux de France, dont Pétain. Mais, quand on est le général de Gaulle, on peut se le permettre.

Justement, le porte-parole du gouvernement a cité le général de Gaulle pour défendre le chef de l’Etat.

A juste titre. Le général de Gaulle n’a jamais oublié que le maréchal Pétain avait une réelle popularité auprès des combattants de la Première guerre mondiale, pendant et après le conflit. Mais il s’exprimait comme un homme qui avait combattu en tant que soldat, qui avait pris part à ces combats.

Quelles ont été les attitudes des successeurs du général de Gaulle vis-à-vis du maréchal Pétain ?

Valéry Giscard d’Estaing a également fait déposer une gerbe en 1978 sans que cela ne provoque de polémique dans mon souvenir. François Mitterrand, lui, le fait en 1986 et répète ce geste chaque année jusqu’en 1992, moment où Serge Klarsfeld lève le voile sur la responsabilité française dans la rafle du Vel-d’Hiv et, plus généralement, dans la mise en place de la Solution finale. Depuis cette époque, les présidents de la République se sont montrés plus fermes sur ces questions, notamment Jacques Chirac, qui arrêtera de fleurir la tombe de Pétain.

L’hommage aux maréchaux de la Grande guerre est-il un fait nouveau ou habituel ?

L’hommage aux maréchaux prévu ce samedi doit être pris comme un événement institutionnel, presque militaire, dans un registre de commémoration de l’armée. Je ne vois pas comment il aurait été possible d’en exclure Pétain.

Publié dans Articles de Presse

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