Controverse sur Pétain. « Il faut évacuer toutes les mythologies qui encombrent le personnage »

Publié le par Ambre Lefèvre

Controverse sur Pétain. « Il faut évacuer toutes les mythologies qui encombrent le personnage »

Les déclarations d’Emmanuel Macron sur Philippe Pétain mercredi 7 novembre ont déclenché une polémique, que le gouvernement cherche à éteindre depuis. La figure de Philippe Pétain fait partie d’un pan toujours aussi brûlant de la mémoire française. Explications avec l’historien Sylvain Venayre.

Portrait de Philippe Pétain dans le journal « L'illustration » le 4 août 1917. | CHARLES PLATIAU / REUTERS

Portrait de Philippe Pétain dans le journal « L'illustration » le 4 août 1917. | CHARLES PLATIAU / REUTERS

L’"itinérance mémorielle" d’Emmanuel Macron devait l’amener sur les traces des poilus de la Grande guerre. Elle l’a aussi amené à se confronter à la mémoire de Philippe Pétain. Assumant dans un premier temps la célébration du « grand soldat » que fut Pétain pendant la Première guerre mondiale selon Emmanuel Macron, le gouvernement a ensuite fait marche arrière pour éteindre la polémique, assurant qu’aucun hommage personnel ne lui serait rendu.
La figure historique de Philippe Pétain demeure-t-elle un objet de mémoire résolument controversée ? Entretien avec l’historien Sylvain Venayre, qui dirige la collection L’histoire dessinée de la France et dont le premier tome, La Balade nationale (éditions La Découverte), revient en particulier sur les grandes figures qui constituent le récit national, dont Philippe Pétain.

Quelle place occupe Philippe Pétain dans le récit national français et dans la mémoire collective ?

Dans le récit national, Pétain occupe deux places bien différentes. Il est, d’une part, le « vainqueur de Verdun », général victorieux de la Première Guerre mondiale. Et il est d’autre part l’homme de la poignée de mains de Montoire, le responsable de la politique de Collaboration de l’État français avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale.

Quelle vision en avait-on à la sortie de la Première guerre mondiale ?

Il a été présenté très vite comme le « vainqueur de Verdun », au prix d’une réduction considérable de l’histoire de cette bataille, qu’il n’a certainement pas gagnée seul et dont il n’était pas le seul chef militaire.

En réalité, Pétain a bénéficié d’une double conjoncture favorable. D’une part, ayant la réputation d’être économe de ses soldats, il a été favorablement comparé aux responsables des grandes offensives dévoreuses d’hommes de 1915-1916, comme le général Nivelle. D’autre part, il a eu la chance de survivre à toute la génération des chefs de 1914-18, qu’ils soient militaires, comme Foch et Joffre, ou civils, comme Clemenceau. À la fin des années 1930, il ne restait plus que lui à incarner la Victoire.

Pour les nationalistes, il était devenu la seule figure de référence, ce qui explique que cet officier qui, jusqu’en 1914 avait fait une carrière honorable, mais médiocre, a pu devenir l’objet de la campagne nationaliste « C’est Pétain qu’il nous faut ».

A-t-il été unanimement contesté dès le lendemain de la Seconde guerre mondiale ?

Il a été condamné à l’indignité nationale en 1945 et a passé la fin de sa vie en prison, ce qui suffit pour justifier que les autorités de l’État cessent d’honorer sa mémoire. Cela dit, tout le monde n’était pas d’accord.

D’abord, certains ne se repentaient pas du tout, ni de la politique de Collaboration, ni des valeurs antirépublicaines que Pétain avait incarnées sous le nom de « Révolution nationale » : travail, famille, patrie. Ce sont ces individus qui ont formé l’extrême droite française de la seconde moitié du XXe siècle, et qu’on a retrouvés au moment de la création du Front national dans les années 1970.

Et puis d’autres ont adhéré, plus ou moins sincèrement, à la thèse qui voulait que De Gaulle ait été l’épée contre l’Allemagne nazie et Pétain le bouclier. Cette thèse a été détruite en 1973 par le travail de l’historien américain Robert Paxton, qui a bien montré de quelle façon le régime de Vichy était allé au-devant des demandes de l’occupant nazi.

Mais elle a eu un peu de mal à s’imposer dans le public, d’autant que les autorités de la République française ne souhaitaient pas qu’on analyse trop ce passé : à l’image du Président Pompidou, elles préféraient plutôt qu’on l’oublie, au prétexte de la réconciliation nationale.

Comment s’approprier Pétain comme personnage historique aujourd’hui ?

Comme on le fait pour n’importe quel autre individu. Le travail est fait par les historiens spécialistes de ces questions. Il s’agit de comprendre le rôle exact que Pétain a joué pendant la Grande Guerre et, ensuite, dans le cadre du régime de Vichy – dans ce dernier cas, il faut évacuer toutes les mythologies qui encombrent le personnage : celle du « bouclier », évidemment, mais aussi celle du gâteux qui n’aurait été qu’un instrument dans les mains de Pierre Laval ou des collaborationnistes. Les biographies les plus sérieuses de Pétain ne permettent pas de soutenir cela.

Peut-on toujours parler de lui comme d’un grand militaire, d’un héros de la Première guerre mondiale ?

Déjà, ce qui est problématique, c’est d’en parler comme d’un « grand soldat » : être soldat et général, ce n’est pas pareil. Mais le vrai problème, en l’occurrence, c’est l’histoire de l’héroïsme lui-même. On peut toujours se demander quelle a été la valeur exacte de Pétain en 14-18. On peut aussi débattre des conceptions stratégiques et tactiques de Philippe Pétain, qu’on juge volontiers dépassées, dans l’entre-deux-guerres, comparées à celle du jeune colonel de Gaulle.

Mais cela ne résoudra pas le problème qu’on peut poser de façon simple : voulons-nous des héros pour notre temps – et lesquels ? Est-ce qu’on doit vraiment aller les chercher parmi les grands chefs militaires, quels qu’ils soient ?

Peut-on célébrer le maréchal de la Première guerre mondiale tout en condamnant le dirigeant de la Seconde guerre mondiale ?

Pour dire le moins, c’est tout de même très compliqué. Il ne s’agit pas de relire le passé de Pétain en 14-18 à la lumière de ce qui a été son action ultérieure, comme le font ceux qui comparent un peu vite son rôle dans la répression des mutineries de la Première Guerre mondiale à sa lutte contre la Résistance pendant la Seconde.

Mais il est difficilement pardonnable de donner le sentiment qu’on absout, au moins en partie, le responsable de la Collaboration au motif de la « victoire » de Verdun. De toute façon, pour ce qui me concerne, célébrer le passé, ce n’est pas une affaire d’historien.

En tant qu’historien, comprenez-vous la déclaration d’Emmanuel Macron ?

En tant qu’historien, je ne peux que constater qu’Emmanuel Macron n’est pas le premier à le dire. Et, du même coup, je m’inquiète un peu d’un discours qui, de De Gaulle à Macron en passant par Mitterrand, semble ne pas évoluer. Parce que la société, elle, évolue…

Je pensais que ces polémiques faisaient partie du passé justement. Mais il y a un facteur qui joue un rôle souvent négligé, c’est la bêtise. Je pense qu’Emmanuel Macron a fait une grosse bêtise. Les réactions que cela a suscitées le montrent aussi.

Est-ce le propre d’un récit national basé sur des grands hommes que de voir ces figures s’effondrer, être contestées ?

Oui, bien sûr, puisque les récits nationaux sont des constructions idéologiques. Non seulement certaines figures peuvent être contestées en fonction des présupposés politiques, mais les mêmes figures peuvent être célébrées pour des raisons très différentes.

Songez à Jeanne d’Arc, qui peut être tantôt une héroïne de la France chrétienne, tantôt une héroïne nationaliste, qui a bouté les Anglais hors du territoire, tantôt une héroïne populaire, la « fille du Peuple » dont parlait Michelet et par laquelle encore récemment Gérard Noiriel ouvre son Histoire populaire de la France…

D’autres figures sont-elles aussi polémiques que celle de Pétain ?

Aussi polémiques je ne sais pas, mais des figures polémiques, oui, on n’en manque pas. Simplement, il faut distinguer celles qui furent immédiatement polémiques et celles qui font rétrospectivement l’objet de relectures polémiques. Dans le premier cas, on peut songer à Adolphe Thiers, qui était considéré au moment de sa mort à la fois comme le libérateur du territoire et comme le responsable de l’écrasement sanglant de la Commune de Paris : sa mémoire fut immédiatement brûlante.

Dans le second cas, on peut penser à Napoléon : si sa gloire n’a jamais empêché l’existence d’une légende noire, dès le XIXe siècle, ainsi que l’ont montré Jean Tulard et Natalie Petiteau, cette légende noire est devenue très importante ces derniers temps. Dans Napoléon, on voit aujourd’hui beaucoup plus celui qui a rétabli l’esclavage dans les colonies que le vainqueur d’Austerlitz…

Les décisions politiques et institutionnelles, l’indignité nationale dans le cas de Pétain, influencent-elles sur la façon dont l’histoire est écrite ?

Normalement non. Les historiens posent évidemment au passé des questions de leur temps. Et ils ont évidemment des opinions politiques, morales ou religieuses : on ne saurait le leur reprocher. Mais il existe des règles de méthode qui leur empêchent de faire dire n’importe quoi au passé.

En cela, ils sont très différents des publicistes qui utilisent l’histoire dans le seul but d’illustrer leurs idées politiques. Lorsqu’un publiciste comme Eric Zemmour se permet de contredire un historien comme Robert Paxton, on a l’impression, pour le dire comme Pierre Vidal-Naquet, d’entendre un astrologue donner son avis à un astronome.

Le premier tome de l’Histoire dessinée de la France traite de Pétain et des grandes figures du récit national français, en quoi était-ce important de commencer par ce sujet ?

Un des objectifs de ce premier tome était de neutraliser la question des origines nationales : faire commencer la France à la civilisation gauloise, à la conquête de César ou au baptême de Clovis, cela induit des façons très différentes de concevoir son histoire.

Avec Étienne Davodeau, nous voulions également montrer ce que les images font à la connaissance du passé : ce qu’on appelle le récit national est en réalité une succession d’images, dont il importe de comprendre comment elles ont été construites et de quelles façons elles constituent un écran entre le passé et nous.

Enfin, nous voulions réfléchir à la façon dont l’histoire s’incarne. On peut toujours rectifier un Panthéon, en y faisant entrer Maurice Genevoix, par exemple, et avec lui les fantômes de « ceux de 14 ». Cela n’empêche pas de réduire l’histoire à une farandole d’individus remarquables.

Dans La Balade nationale, nous faisons ainsi dialoguer Pétain avec le « soldat inconnu », ce qui est un des moyens de penser la figure du « grand homme ». Nous faisons aussi réfléchir Pétain à haute voix : quelle trace dans l’histoire aurait-il laissé s’il était mort en 1939 ? Il y aurait sûrement encore en France des tas d’avenues du maréchal Pétain

Cette vision est un peu vertigineuse et nous invite à nous demander ce que signifient les noms qui, dans notre mémoire collective, résument l’histoire de France.

Publié dans Articles de Presse

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