Hitler aux enchères

Publié le par Maxime Tellier

Hitler aux enchères

Une vente aux enchères de tableaux attribués à Hitler a lieu ce samedi à Nuremberg. Un cas loin d'être exceptionnel : le marché des antiquités nazies se porte plutôt bien, en France mais surtout à l'étranger. La loi, l'éthique et la pression médiatique agissent cependant bien souvent en garde-fous.

Peinture à l'eau attribuée à Adolf Hitler et vendue en 2015 lors d'une vente aux enchères à Nuremberg. Crédits : Picture Alliance - Getty

Peinture à l'eau attribuée à Adolf Hitler et vendue en 2015 lors d'une vente aux enchères à Nuremberg. Crédits : Picture Alliance - Getty

Trente et un tableaux signés “A. Hitler” devaient être vendus aux enchères ce samedi à Nuremberg, en Bavière, par la maison Weidler. Au final, seuls cinq d’entre eux devraient être présentés ; les autres ont été saisis par la justice allemande à cause de doutes sur leur authenticité. Le commerce d’objets rattachés à Hitler n’est pas nouveau ; il a commencé à l’époque où le IIIe Reich était encore au pouvoir. Et depuis, ce marché des reliques nazies a toujours trouvé preneurs, certains étant prêts à débourser des dizaines de milliers d’euros - au risque de tomber sur des contrefaçons. En France, ce genre de vente reste rare car controversé et les acquéreurs se tournent plutôt vers internet et l’étranger. Cependant, la loi, la déontologie et les campagnes médiatiques compliquent la vie de ces collectionneurs très particuliers.

Hitler se vendait déjà du temps des nazis

Montre de poche "Adolf Hitler" vendue 400 dollars en 2016 sur le site liveauctioneers.com Crédits :

Montre de poche "Adolf Hitler" vendue 400 dollars en 2016 sur le site liveauctioneers.com Crédits :

Le marché des “goodies” nazis a commencé à exister avant même que la Seconde Guerre mondiale ne s’achève. Sur les sites internet de ventes aux enchères aujourd’hui, il est facile de trouver des objets fabriqués et vendus à l’époque où Hitler était encore au pouvoir. Sur le site liveauctioneers.com, on trouve ainsi une montre de poche datée de 1937 avec le portrait d’Hitler et décorée de trois croix gammées. Dans la description, le propriétaire précise : “Montre de poche Adolf Hitler, probable pièce d’époque, peut-être créée pour le marché américain”. Le vendeur, domicilié aux Etats-Unis, avait estimé l’objet entre 150 et 200 dollars et a réussi à le vendre pour 400 dollars en 2016. 

Cet exemple n’est pas rare, il suffit de faire une recherche en tapant les mots-clefs “Hitler” ou “nazi” pour trouver toutes sortes de choses sur les sites de vente en ligne : montres, insignes, courriers à en-tête, couverts, armes, vêtements, vaisselles… Les prix s’échelonnent de 1 à plusieurs dizaines de milliers d’euros ou de dollars.

A l’origine, beaucoup de ces objets ont été pillés par les troupes alliées lors de la défaite de l’Allemagne nazie. Pour les soldats des armées victorieuses qui pénétraient dans les palais du Reich, il s’agissait de trophées qu’ils pouvaient rapporter chez eux, même si théoriquement, le pillage était interdit et passible de la cour martiale en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

Novembre 1945 à l'ambassade d'Allemagne à Londres : dix neuf objets sont vendus aux enchères (un drapeau nazi et un buste de Hitler notamment). Crédits : Getty

Novembre 1945 à l'ambassade d'Allemagne à Londres : dix neuf objets sont vendus aux enchères (un drapeau nazi et un buste de Hitler notamment). Crédits : Getty

Le premier exemple d’enchères en bonne et due forme a lieu dès 1945 à Londres lorsque le mobilier de l’ambassade d’Allemagne est mis en vente. Dix neufs objets allant du drapeau à la croix gammée au “buste en granit” du Führer sont adjugés et vendus au plus offrant (voir photo ci-dessus). 

Par la suite, ces enchères très particulières n’ont jamais cessé d’exister, la presse s’en faisant régulièrement l’écho. Le “fusil ayant appartenu à Hitler” vendu pour 150 000 dollars, le téléphone de Hitler, “l’arme la plus destructrice de tous les temps”, attribué pour 243 000 dollars, une photo dédicacée adjugée pour 11 500 dollars, etc. 

Les dessins et les peintures de Hitler

Un tableau signé "A. Hitler" : "La cour de l'ancienne résidence à Münich", 1914. Crédits : Hulton Fine Art Collection - Getty

Un tableau signé "A. Hitler" : "La cour de l'ancienne résidence à Münich", 1914. Crédits : Hulton Fine Art Collection - Getty

Parmi toutes ces ventes, une catégorie sort du lot : il s’agit des fameuses peintures attribuées à Hitler, la plupart ayant été réalisées avant qu’il ne se lance en politique. Né en 1889 en Autriche, le jeune Adolf a 17 ans lorsqu’il s’installe à Vienne à partir de 1906. Il est alors orphelin de père, un officier des douanes mort d’une crise cardiaque en 1903, et il ne tarde pas à perdre sa mère, qui succombe à un cancer en 1907. Hitler subsiste alors en vendant des centaines de peintures, de dessins et de cartes postales. "Il faisait de la décoration de vitrines, pour des bouchers, des charcutiers, des chausseurs", rappelle Pierre Wolff, directeur de la Fondation franco-allemande Montgelas, dans un article du Monde. 

Ces “œuvres” représentent des paysages bavarois, des scènes de la vie urbaine, des portraits de femmes, des natures mortes... Toutefois, la plupart des critiques d’art et des experts s’accordent aujourd’hui à qualifier ces travaux de “médiocres”. L’Académie des beaux-arts de Vienne ne les juge d’ailleurs pas autrement et recale par deux fois le jeune Adolf en 1907 et 1908, qui doit faire une croix sur sa carrière d’artiste.

Par la suite, Hitler continue de peindre et dessiner : des œuvres signées de son nom lui sont attribuées du temps où il était soldat pendant la Grande Guerre. Il y reproduit des paysages désolés de champs de batailles en noir en blanc : arbres et soldats morts, chars et ponts détruits. Une partie de ces aquarelles a d’ailleurs été vendue aux enchères lors de la Fiac à Paris en 2008 ; onze dessins qui avaient été rachetés par deux artistes britanniques, Jake et Dinos Chapman. Ces derniers avaient rajouté des arcs-en-ciel et des formes géométriques colorées pour une exposition qui eut lieu à Londres en mai 2008 : “If Hitler had been a hippy, how happy would we be”, (si Hitler avait été un hippy, comme nous aurions été heureux !).

Mais cette vente avait déclenché une polémique : dans une tribune publiée sur lemonde.fr, le critique d'art Jean-Max Colard (Les Inrockuptibles) avait qualifié cette démarche de "maquillage irréversible d'une archive" et dénoncé "un "révisionnisme cool". Une controverse loin d’être étonnante car ce genre de ventes fait rarement l’économie des critiques ou des gros titres.

La loi et l’éthique en garde-fous

Capture d'écran de la vente d'un exemplaire original de "Mein Kampf". L'enchère prévue en 2014 chez "Pierre Bergé & Associés" a été annulée. Crédits :

Capture d'écran de la vente d'un exemplaire original de "Mein Kampf". L'enchère prévue en 2014 chez "Pierre Bergé & Associés" a été annulée. Crédits :

En matière de vente d’objets hitlériens ou nazis, mieux vaut choisir les Etats-Unis. Dans ce pays, aucune loi n’interdit l’exposition ou la publication de symboles du IIIe Reich. Le premier amendement à la Constitution garantit en effet une liberté d’expression quasi totale : outre Atlantique, le parti nazi a le droit d’exister et dispose même d’un site Internet avec une immense croix gammée pour accueillir le visiteur.

Rien à voir avec les législations du Vieux continent : en Allemagne, les responsables des ventes prennent bien soin de préciser que leurs enchères ont lieu dans le cadre de la loi, et notamment de l’article 86a du code pénal. Ce texte interdit l’utilisation de symboles d’organisations “anticonstitutionnelles” en dehors d’un contexte scientifique, de recherche ou d’enseignement. La loi ne précise pas les symboles en question mais la jurisprudence permet de le savoir : il s’agit de tous ceux qui représentent le nazisme ou le communisme.

En France, le grand public connaît généralement la loi Gayssot, première des lois mémorielles votée en 1990, qui punit la négation des crimes contre l’humanité tels qu’ils ont été définis au procès de Nuremberg. Mais ce texte ne s’applique pas en matière de ventes aux enchères : “l’article R645 alinéa 1 du code pénal interdit en revanche toute exhibition, évocation ou publication d’objets, insignes ou emblèmes sigles nazis”, précise Pierre Taugourdeau, directeur juridique et secrétaire général adjoint du Conseil des ventes, l’autorité de régulation des ventes aux enchères. “Mais en revanche, la vente n’est pas interdite, ce qui oblige les maisons d’enchères à cacher les sigles nazis sur les catalogues de vente”.

    En général, nous déconseillons aux vendeurs de se lancer dans ce type d’enchères. A titre personnel, je trouve qu’il est malsain de faire de l’argent sur ce genre d’objets. Mais, légalement, le Conseil des ventes ne peut pas empêcher une vente, sauf à invoquer le motif de trouble à l’ordre public. Pierre Taugourdeau, Conseil des ventes.

Contactées, les grandes maisons d’enchères présentes à Paris - Drouot, Artcurial et Christie’s - nous ont affirmé qu’elles se refusaient à organiser de telles ventes : “Éthiquement, c’est non. Générer de l’argent sur ce genre d’objets, nous ne faisons pas”, explique une porte-parole de Drouot.

“Tout dépend en fait de la façon dont le vendeur présente l’objet qu’il compte vendre”, explique Pierre Taugourdeau. “S’il le fait en parlant d’une relique plutôt que d’un souvenir historique, cela pose problème”, précise-t-il en confiant que le Conseil des ventes intervient souvent et discrètement pour inciter les organisateurs d’enchères à retirer des objets. C’est ce qui est arrivé pour un exemplaire originale de “Mein Kampf” dont la vente a été annulée en 2014 chez Pierre Bergé & Associés. “J’ai aussi le souvenir de tenues de déportés que leurs descendants voulaient vendre ou encore d’objets ayant appartenu à Hitler et Goering… A chaque fois, nous avons réussi à convaincre les organisateurs”. Il y a trois ans, l’Autorité de régulation a d’ailleurs publié un article consacré aux “ventes sensibles” afin d’y donner quelques recommandations.

Par ailleurs, des associations ou des responsables politiques n’hésitent pas non plus à donner de la voix pour empêcher ces ventes aux enchères. Dans le cas de l’exemplaire de “Mein Kampf” retiré en 2014, une association juive s’était aussi élevée et avait obtenu satisfaction. Aux Etats-Unis, ce mode d’action est privilégiée (en l’absence de législation) et fournit parfois des résultats. En 2015, des descendants de Japonais américains internés pendant la Seconde Guerre mondiale avaient obtenu le retrait de tableaux peints par leurs ancêtres lors de leur détention. 

Mais d’autres fois, “business is business”. En 2017, le propriétaire du téléphone d’Hitler vendu aux enchères déclarait à CNN : “J’espère que cet objet finira dans un musée un jour (...) pour témoigner des horreurs de la guerre”. Le petit-fils tenait l’objet de son grand-père, un soldat britannique qui l’avait récupéré dans le bunker de Hitler. Un petit-fils aux très nobles intentions mais qui a surtout fait une belle opération financière en empochant 243 000 dollars.

Publié dans Articles de Presse

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