Apocalypse. « La Guerre froide aurait pu s’arrêter en 1953, à la mort de Staline »

Publié le par Ouest-France par Pierre Machado

Les trois derniers épisodes de la saison 7 d’Apocalypse, la série documentaire événement de France Télévisions, sont diffusés mardi 12 novembre 2019. Inédits, ces épisodes racontent la Guerre froide, de ses prémices à la fin de l’Union soviétique, de 1945 à 1991. Entretien avec Isabelle Clarke et Daniel Costelle, coréalisateurs.

1959. Dixième anniversaire de la République populaire de Chine Khrouchtchev et Mao ne sont pas en bons termes, c'est le début de la rupture sino-soviétique. A droite, Hô Chi Minh compte sur les deux puissances pour gagner sa guerre | GETTY Images

1959. Dixième anniversaire de la République populaire de Chine Khrouchtchev et Mao ne sont pas en bons termes, c'est le début de la rupture sino-soviétique. A droite, Hô Chi Minh compte sur les deux puissances pour gagner sa guerre | GETTY Images

Mardi 12 novembre 2019, à partir de 21 h 05, France 2 diffuse les trois derniers épisodes de la saison 7 de sa série documentaire événement, Apocalypse, la Guerre des mondes (1945-1991) . La guerre froide, de 1952 à 1991, y est racontée à base d’images d’archives colorisées. Isabelle Clarke et Daniel Costelle, coréalisateurs, expliquent la genèse de ce projet d’envergure, et ce qui les marque le plus dans cette deuxième moitié du XXème siècle, troublée par les tensions entre blocs de l’Est et de l’Ouest.

Quand est née cette envie d’étendre Apocalypse à la Guerre froide ?

Isabelle Clarke : Depuis trente ans que je connais Daniel, il veut faire une grande série sur la Guerre froide. En 2009, après qu’Apocalypse, la Seconde Guerre mondiale, a été diffusé, il était logique de s’y intéresser. Entre-temps, il y a eu Apocalypse, Hitler, les commémorations de la Première Guerre mondiale… On a mis de côté la Guerre froide. Ce qui a été bénéfique car, depuis dix ans, nous avons continué à y penser, à nous nourrir de cette histoire. Le montage a duré trois ans, nous avons terminé en août.

Daniel Costelle : J’avais envie de témoigner de cette période car j’ai vécu et travaillé en Union soviétique. Je m’étais rendu compte de la sauvagerie abominable exercée par ce régime contre ses dissidents. Ces dernières années, ce sujet a peut-être été moins important, en raison des commémorations de 14-18. Mais aujourd’hui, il est nécessaire d’en parler, car on oublie cette période. Et oublier l’histoire, c’est terrible. Nous luttons contre l’oubli.

I. C. :Nous sommes des passeurs d’histoire.

Daniel Costelle et Isabelle Clarke, coréalisateurs d’Apocalypse, entourent Mathieu Kassovitz, voix off de la série documentaire. | CC & C

Daniel Costelle et Isabelle Clarke, coréalisateurs d’Apocalypse, entourent Mathieu Kassovitz, voix off de la série documentaire. | CC & C

Des extraits d’Apocalypse sont désormais diffusés au collège, pour que les élèves préparent le brevet. Les jeunes sont-ils suffisamment sensibilisés au devoir de mémoire ?

D. C. : Lorsque vous ouvrez un livre d’histoire, vous y trouvez des petites photos en noir et blanc de personnalités comme de Gaulle, par exemple. C’est d’un ennui profond et tragique. Isabelle et moi avons abouti à une conclusion lorsque nous avions montré à notre fille, Clémentine, une série ancienne sur la grande bataille de Moscou. Elle n’était pas contente, elle a dit : « Mais c’est du noir et blanc ! » Je suivais déjà les progrès de la technique de colorisation des images d’archives. Cette remise en couleurs s’est imposée : C’est grâce à elle que les jeunes générations veulent regarder d’anciens documents. Colorisé, le passé devient vivant.

I. C. : Aujourd’hui, l’histoire des jeunes est en couleurs. On peut sensibiliser les jeunes au devoir de mémoire s’ils aiment déjà l’histoire. Il y a beaucoup de travail fait pour le devoir de mémoire, mais il faut aussi que les jeunes s’approprient leur histoire. Comme l’écrit George Orwell dans 1984, « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur ». Notre rapport à la vie se fait grâce à la couleur et au son. Apocalypse a utilisé de nouveaux outils en ce sens, même si certains, rétrogrades, s’opposent toujours à la colorisation.

D. C. : Il y a eu une controverse sur la colorisation. Nos détracteurs se sont trompés : nous ne cherchons pas à dénaturer le passé, mais à le montrer comme il était. La remise en couleurs n’est pas un acte artistique, mais historique. Une de nos équipes est entièrement consacrée à la remise en couleurs de chaque image : trouver les bonnes teintes, les matières des vêtements, même la météo.

À l’enterrement de Staline, les trois successeurs potentiels : Khrouchtchev, Beria et Malenkov. | KRASNOGORSK

À l’enterrement de Staline, les trois successeurs potentiels : Khrouchtchev, Beria et Malenkov. | KRASNOGORSK

I. C. : Je pense que nous sommes quand même des artistes historiques. On s’approprie la couleur…

D. C. :… C’est sûr que le sang est rouge, et la réalité des blessures, des morts, des massacres, devient infiniment plus grave. On se rend compte que l’histoire n’est pas un roman, mais un fleuve de sang. Nous sommes terrorisés de voir la réalité de l’histoire. Les gens contre la colorisation devraient aussi être contre le son, le montage, le commentaire, la musique… Cet intégrisme de l’image est absurde.

I. C. :Ce sont des gens rétrogrades, qui n’aiment pas la télé, et qui écrivent sur la télé pour des gens qui ne la regardent jamais.

Les trois premiers épisodes diffusés la semaine dernière couvraient la période 1945-1952. Les trois de ce soir, la période 1952-1991. Pourquoi ce déséquilibre ?

I. C. :Nous avons fait un focus sur les guerres en Asie du sud-est d’après Seconde Guerre mondiale car, en 1945, le conflit Est-Ouest s’y est déplacé. Jusqu’en 1975 et la fin de la guerre du Vietnam. Ensuite, l’histoire s’accélère.

D. C. : 1975, c’est une première fin de la Guerre froide avec une « victoire » des Américains au Vietnam : ils y connaissent une défaite militaire honteuse, oui, mais l’Union soviétique est morte du Vietnam. 1975 marque le début d’une lente agonie du système communiste et marxiste.

I. C. : D’ailleurs, l’épisode 4 s’ouvre sur les funérailles de Staline, en 1953. La Guerre froide aurait pu s’arrêter à ce moment-là…

Été 1945, Conférence de Potsdam, près de Berlin. Après avoir fait comprendre que c’était lui qui décidait des places assises de chacun, Staline, le grand chef de l’URSS, pèse de tout son poids dans les décisions. Personne n’ose le contredire. | KRASNOGORSK

Été 1945, Conférence de Potsdam, près de Berlin. Après avoir fait comprendre que c’était lui qui décidait des places assises de chacun, Staline, le grand chef de l’URSS, pèse de tout son poids dans les décisions. Personne n’ose le contredire. | KRASNOGORSK

D. C. :… Oui, car Lavrenti Beria, son successeur désigné, a essayé de libéraliser le régime. Mais il a été assassiné avant même de prendre le pouvoir, pour y mettre à sa place Nikita Khrouchtchev. L’application du marxisme a donné un régime infernal, épouvantable. Il y a des régimes totalitaires qui n’étaient pas aussi épouvantables. Le régime stalinien s’attaquait à l’âme humaine, avait une volonté de destruction. Vous verrez, dans les épisodes de ce soir, qu’il y a eu des présidents américains résolument anticommunistes, notamment Kennedy. Le nœud de la Guerre froide, c’est cette séquence où l’on voit Kennedy dire « Ich bin ein Berliner ». C’est d’une force, d’une violence… Ça me marque à chaque fois. Les événements nous dépassent. « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur », écrivait Jean Cocteau.

La saison 7 débute avec une citation de Winston Churchill : « Un peuple qui oublie son histoire est condamné à la revivre ». Pourquoi ?

I. C. : Je ne sais pas si l’histoire bégaie, mais elle permet de mieux comprendre notre époque. On perçoit comme la paix est fragile, comme il faut se méfier de la révolution.

D. C. : Nos séries documentaires sont une forme d’avertissement pour la société actuelle. Les jeunes hommes violents qui ont suivi Hitler sont les mêmes qui ont suivi Staline, ou Pol Pot. Ce sont les mêmes qui ont brûlé un centre culturel à Chanteloup-les-Vignes : le pouvoir de la violence, de la destruction.

1959, Nixon et Khrouchtchev boivent du Pepsi à l’occasion d’une exposition américaine organisée à Moscou. C’est la période du Dégel. | GETTY IMAGES

1959, Nixon et Khrouchtchev boivent du Pepsi à l’occasion d’une exposition américaine organisée à Moscou. C’est la période du Dégel. | GETTY IMAGES

Travaillez-vous déjà sur la saison 8 ?

D. C. :Oui. Il y a un grand anniversaire en 2020, celui de l’année 1940. Nous avons été mobilisés par France Télévisions pour réaliser Apocalypse, l’année 40 : Hitler attaque à l’Ouest.

Quelle personnalité présentée dans Apocalypse vous marque le plus ?

D. C. : Le président américain Harry S. Truman. C’est un personnage très sympa car il n’est pas flamboyant comme Franklin D. Roosevelt, mais il nous a sauvé la peau.

I. C. :Jean Sainteny, à la fois diplomate et agent secret, que les téléspectateurs ont vu la semaine dernière, au côté de Hô Chi Minh. Celui qui m’effraie le plus, à en faire des cauchemars, c’est Staline. Ses funérailles, diffusées dans l’épisode de ce soir, me marquent profondément.

1946. Dans le cadre des négociations de paix entre la France et le Vietminh, Hô Chi Minh et le diplomate Jean Sainteny bord d’un hydravion pour rejoindre le navire de l’amiral Thierry d’Argenlieu. | BRIDGEMAN IMAGES

1946. Dans le cadre des négociations de paix entre la France et le Vietminh, Hô Chi Minh et le diplomate Jean Sainteny bord d’un hydravion pour rejoindre le navire de l’amiral Thierry d’Argenlieu. | BRIDGEMAN IMAGES

D. C. : Pour moi, la grande révélation, c’est Mao Zedong, avec sa manière de fabriquer la guerre du Vietnam essentiellement pour emmerder les Russes. Pour lui, le communisme a besoin de la guerre. À la mort de Staline, il est le chef d’un monde communiste en guerre contre le capitalisme. Il exclut toute forme d’arrangement. Au moment de la coexistence pacifique avec Khrouchtchev, il fait tout pour l’éliminer, et il réussit. Il a aussi tout fait pour relancer la guerre du Vietnam, et affaiblir à la fois les États-Unis et l’Union soviétique, devenu un concurrent, un danger. Mao avait besoin de la terreur. Il a tué plus de 50 millions de chinois, c’est épouvantable…

Après l’invention de la bombe atomique, les scientifiques américains inventent une échelle de mesure du danger de guerre nucléaire, qu’ils appellent « l’horloge de l’Apocalypse ». Si les aiguilles fatidiques atteignent minuit, ce sera la grande catastrophe. | NARA – INFOGRAPHIE CC & C

Après l’invention de la bombe atomique, les scientifiques américains inventent une échelle de mesure du danger de guerre nucléaire, qu’ils appellent « l’horloge de l’Apocalypse ». Si les aiguilles fatidiques atteignent minuit, ce sera la grande catastrophe. | NARA – INFOGRAPHIE CC & C

Quelle période, trop ancienne pour disposer d’images d’archives, auriez-vous aimé traiter dans Apocalypse ?

D. C. : La bataille de Poitiers (en 732), dont j’avais réalisé un épisode pour une série documentaire. L’important était de montrer des historiens qui racontent la bataille, sur les lieux de celle-ci. J’avais rencontré un dentiste de Châtellerault, Jean Deviosse, spécialiste de Charles Martel et de cette bataille. On était en 1973. Il disait : « Nous (comprendre, les Francs), on est arrivés pas la droite. » Et j’avais emmené l’écrivain et poète Tahar Ben Jelloun à la Grande Mosquée de Kairouan. Il m’avait dit : « Vous voyez, à quel point la férocité des Francs a arrêté la civilisation arabe. » Ça a valu une interpellation à l’assemblée nationale, et le patron de l’ORTF de l’époque m’avait fait une remontrance, expliquant qu’on ne pouvait pas dire ça à la télévision.

I. C. : Comme la révolution me fait peur, j’aurais aimé raconter la Révolution française.

Apocalypse, la Guerre des mondes (1945-1991) . Épisodes 4, 5 et 6/6, mardi 12 novembre 2019, à partir de 21 h 05, sur France 2. Les trois premiers épisodes en Replay sur france.tv. Le DVD de la saison 7 d’Apocalypse, à paraître mercredi 20 novembre, contient un documentaire inédit de Daniel Costelle, datant de 1978, sur le Transsibérien.

Publié dans Articles de Presse

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