Berlin restitue trois œuvres aux héritiers d’Armand Dorville

Publié le par La Croix par Sabine Gignoux

L’Allemagne a reconnu la spoliation de la collection de ce grand avocat juif parisien, vendue en 1942. Treize œuvres, acquises à cette même vente, sont toujours conservées par les musées français.

Deux portraits signés Jean-Louis Forain et une Amazone au cheval cabré de Constantin Guys ont été rendus le 22 janvier. C. Soeder/DPA/AP

Deux portraits signés Jean-Louis Forain et une Amazone au cheval cabré de Constantin Guys ont été rendus le 22 janvier. C. Soeder/DPA/AP

« Un peu stressée, émue », Francine X, petite-nièce d’Armand Isaac Dorville, s’est rendue à Berlin, le 22 janvier, pour recevoir des mains de la ministre allemande de la culture, Monika Grütters, trois œuvres ayant appartenu à son aïeul. La Jeune femme de profil à l’huile et la Jeune femme en blanc aquarellée de Jean-Louis Forain, ainsi qu’un lavis de Constantin Guys, Amazone au cheval cabré, ont été retrouvés en 2012 chez Cornelius Gurlitt, fils d’Hildebrand Gurlitt, un grand marchand allemand, chargé des achats à Paris pour le musée de Hitler à Linz.

Invitée par le Gurlitt-Projekt créé par le gouvernement allemand, l’historienne française Emmanuelle Polack (1) avait repéré en 2014 au dos de l’huile de Forain une étiquette « vente du cabinet d’un amateur parisien à Nice ». Intriguée, elle a débusqué dans les archives départementales des Alpes-Maritimes le procès-verbal de cette vente aux enchères qui concernait la collection d’art d’Armand Isaac Dorville, grand avocat parisien, réfugié en 1940 en Dordogne où il est décédé en 1941. Une vente orchestrée dès le premier jour, le 24 juin 1942, sous la tutelle d’un administrateur provisoire, nommé par le Commissariat général aux questions juives.

En 2016, Antoine Djikpa, du cabinet d’études généalogiques ADD, a alors proposé à Emmanuelle Polack de rechercher les héritiers Dorville. Sans enfant, le grand collectionneur avait un frère, Charles, qui s’engagea dans les Forces françaises libres, et deux sœurs, Jeanne, la grand-mère de Francine X, et Valentine qui, réfugiée à Megève, fut arrêtée et déportée à Auschwitz avec deux de ses filles et ses deux petites-filles. Aucune n’en est revenue. « Si Valentine avait pu toucher le fruit de la vente de 1942, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elles auraient peut-être pu sauver leur vie », souligne Francine X, seule héritière directe.

« J’avais entendu parler de mon grand-oncle comme d’un grand avocat mais j’ignorais tout de sa collection, avoue-t-elle. Contactée par ADD dès l’automne 2016, ce n’est que lorsque j’ai vu les deux catalogues de la vente de 1942 qui comprenait 420 lots dispersés durant quatre jours que j’ai mesuré l’ampleur impressionnante de cette collection. » Des œuvres de Carpeaux, Rodin, Delacroix, Thomas Couture, Renoir, Manet, Bonnard, Vuillard ou Valloton y figuraient… « Cette première restitution par la ministre allemande est un symbole très fort, souligne l’héritière. On ne peut réparer ce qui s’est passé mais c’est une reconnaissance de la spoliation de notre famille et de la mémoire de mon grand-oncle. »

Dans son testament, celui-ci avait prévu de léguer des œuvres au Louvre, aux Musées Carnavalet et des arts décoratifs. « Cela rend d’autant plus amer, conclut Francine X, le fait que lors de la vente de 1942, le gouvernement français a participé à la spoliation » en envoyant René Huyghe, conservateur en chef au Louvre, y acquérir 12 œuvres. Ce musée conserve toujours 10 œuvres graphiques de Constantin Guys, Henry Monnier et Camille Roqueplan. Un dessin de Jean-Louis Forain est au Musée d’Orsay. Une Amazone en bronze de Pierre-Jules Mêne, acquise pour le Musée de Compiègne, est recherchée. Le Louvre conserve aussi une Lionne accroupie au pastel de Delacroix cédée à un privé lors de la même vente, récupérée à la Libération en Allemagne et classée depuis « Musées nationaux récupération ».

Depuis des mois, la restitution de ces treize œuvres est en débat. La demande a été officiellement déposée par les héritiers en octobre 2019 auprès de la nouvelle mission sur les biens culturels spoliés au ministère de la culture. Selon son directeur, David Zivie, « une orientation devrait être suggérée dans deux ou trois semaines à la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS) à Matignon qui tranchera, probablement avant l’été ». Le 6 janvier dernier, le président du Louvre, Jean-Luc Martinez, lui, a affiché son désir d’avancer en confiant à Emmanuelle Polack une mission sur l’origine des acquisitions faites pour le Louvre entre 1933 et 1945.

L’administration française s’interroge sur plusieurs points. Qui a organisé la vente puisque l’administrateur n’a été nommé qu’au dernier moment ? Pourquoi a-t-il proposé ensuite une exemption de son mandat ; était-il en contact avec les héritiers, leur a-t-il versé des fonds, sachant que, par ailleurs, ceux-ci ont signé en 1947 un règlement de la succession d’Armand Dorville ? « Signer un règlement de succession n’empêche pas les héritiers d’obtenir ensuite l’annulation d’une vente spoliatrice, comme l’a montré la cour d’appel de Paris le 2 juin 1999 dans l’affaire Gentili di Giuseppe », rappelle Me Corinne Hershkovitch, avocate des héritiers Dorville. Or « la vente de 1942, réalisée sous contrainte, est bien nulle au regard de l’ordonnance du 21 avril 1945 », estime-t-elle, « et les œuvres doivent être restituées ».

Le gouvernement allemand, par son geste, va-t-il contraindre l’administration française à cesser ses tergiversations ? Peut-être, d’autant qu’à l’étranger d’autres restitutions d’œuvres d’Armand Dorville pourraient bientôt suivre…

(1) Auteure du Marché de l’art sous l’Occupation, 1940-1944, Tallandier, 302 p., 21,50 €.

Publié dans Articles de Presse

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