Crypto AG, l’entreprise de la CIA qui met à mal la neutralité suisse

Publié le par La Croix par Alain Guillemoles

Les faits Une entreprise suisse, pionnière du cryptage des documents, a été durant des décennies la propriété des services de renseignement américains. L’information révélée par un consortium de médias crée un électrochoc en Suisse où les élus demandent une commission d’enquête. 

Crypto AG a été créée au lendemain de la seconde guerre mondiale par un Suédois qui concevait des machines permettant de crypter des textes sur le modèle de la machine Enigma. CREATIVE-MATERIAL/STOCK ADOBE

Crypto AG a été créée au lendemain de la seconde guerre mondiale par un Suédois qui concevait des machines permettant de crypter des textes sur le modèle de la machine Enigma. CREATIVE-MATERIAL/STOCK ADOBE

Le gouvernement suisse a-t-il accepté qu’une entreprise stratégique du pays, spécialisée dans le cryptage des documents, travaille durant 63 ans au profit du renseignement américain ? C’est la question que se posent aujourd’hui les élus suisses, qui craignent que la neutralité du pays apparaisse vite comme un faux-semblant s’il s’avère que les autorités du pays étaient au courant.

L’affaire a été révélée le 11 février 2020 par un consortium de médias formé du Washington Post, de la télévision allemande ZDF et de la radio-télévision suisse SRF. Et elle provoque depuis une tempête à Berne, siège de l’assemblée fédérale suisse.

Des machines inspirées d’Enigma

L’enquête réalisée par ces médias s’intéresse à Crypto AG, une entreprise basée dans le canton de Zoug et qui est spécialisée dans le chiffrement de textes. Elle révèle que cette entreprise était depuis 1970 la propriété de la CIA et a fourni des informations aux services de renseignements américains depuis 1955.

Crypto AG a été créée au lendemain de la seconde guerre mondiale par un Suédois d’origine russe, Boris Haguelin, qui concevait des machines portables permettant de crypter des textes sur le modèle de la machine Enigma, l’appareil destiné à chiffrer les communications allemandes durant la guerre.

Selon les conclusions de l’enquête, le fondateur de Crypto AG a conclu dès 1955 un accord avec William Friedman, l’un des pères de la NSA, l’agence chargée de l’écoute des télécommunications aux États-Unis. Crypto AG a fourni des informations permettant à la NSA d’avoir accès au contenu des textes cryptés sur les machines vendues par l’entreprise suisse.

Plus de 120 pays potentiellement espionnés

Puis en 1970, l’Agence américaine a acheté Crypto AG, conjointement avec le service de renseignement allemand, le BND, et via un montage de sociétés basées dans des paradis fiscaux. À partir de 1970, la CIA et la NSA « ont contrôlé pratiquement tous les aspects des opérations de Crypto, prenant avec leurs partenaires allemands les décisions concernant les embauches, la technologie, sabotant les algorithmes et ciblant les acheteurs », écrit le Washington Post.

La société suisse a commercialisé ces dispositifs de chiffrement jusqu’en 2018, ne cessant de moderniser ses machines et logiciels. Elle a vendu ses produits dans 120 pays, principalement au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud, équipant de nombreuses représentations diplomatiques. En revanche, elle n’a jamais compté parmi ses clients l’Union soviétique ou la Chine, qui ont développé leurs propres technologies.

Un accés à des renseignements critiques

Mais cette prise de contrôle a tout de même permis aux États-Unis d’obtenir bon nombre de renseignements critiques : par ce canal, la NSA a pu avoir accès aux conversations d’officiels iraniens durant la crise des otages de 1979 ; a pu connaître les positions de Sadate pendant la négociation de l’accord de Camp David en 1978 ; a pu suivre en direct l’assassinat d’Allende et la prise de pouvoir de Pinochet au Chili en 1973 ; ou même fournir à la Grande-Bretagne la position d’un navire argentin durant la guerre des Malouines de 1982, un navire qui a ensuite été coulé par la Royal Navy…

Au bord de la faillite, l’entreprise a été scindée en deux en 2018 : une partie de l’activité est passée aux mains de Crypto International, basé en Suède, tandis que le reste est resté en Suisse, au sein d’une nouvelle entreprise devenue CyOne Security.

Un conseiller fédéral aurait accepté l’accord

Les deux entités assurent avoir tourné la page sur ce passé. Mais selon la télévision suisse SFR, qui se réfère à un document de la CIA, « un ancien conseiller fédéral Kaspar Villiger connaissait le véritable propriétaire de Crypto AG », en qualité de dirigeant du Département militaire fédéral au milieu des années 1990, ce qui veut dire que les plus hautes autorités ont couvert cette opération.

Ce dernier dément avoir eu connaissance des agissements de Crypto AG. Toutefois, plusieurs parlementaires du pays demandent désormais la création d’une commission d’enquête, car cette affaire « menace la neutralité et la crédibilité de la Suisse ».

Dans l’histoire suisse, seulement quatre commissions d’enquête ont vu le jour. Et la dernière fois que le parlement suisse en a créé une, c’était il y a 25 ans, pour enquêter sur la mauvaise gestion de la caisse fédérale de pensions.

Publié dans Articles de Presse

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