Hitler et les élections

Publié le par France Culture

Des leçons à tirer pour aujourd'hui de la catastrophe allemande de 1933. 

Hilter quittant les usines Siemens après un discours le 11 novembre 1933• Crédits : Keystone - Getty

Hilter quittant les usines Siemens après un discours le 11 novembre 1933• Crédits : Keystone - Getty

Combien de fois avons-nous entendu dans des discussions, ou lu sur les réseaux sociaux, cette phrase « Mais Hitler est bien arrivé au pouvoir par les élections », « les nazis aussi ont eu la majorité ». 

C’est l’argument classique des gens qui dénient aux peuples la capacité de choisir leurs dirigeants de manière éclairée. Il est aussi régulièrement invoqué par certains perdants, lors des consultations électorales pour dénier aux partis vainqueurs la légitimité de gouverner à leur place.

Le parti nazi n'obtint jamais la majorité lors des scrutins électoraux dans la République de Weimar.

Il n’a qu’un défaut, c’est d’être inexact, comme le rappelle utilement Nicolas Patin, universitaire dans le dernier numéro de la revue Phébé. Les scores électoraux du parti national-socialiste, marginaux dans les années vingt, ont certes décollé à partir de 1930, en raison de la crise économique, culminant à 37 % aux élections de juillet 1932. Mais lorsque Hitler fut désigné chancelier par le vieux président Hindenburg, en janvier 1933, son parti venait de perdre une bonne partie de ses électeurs. Aux élections de novembre 32, il était retombé à 33 %. Ce ne sont donc pas « les électeurs » qui ont porté Hitler au pouvoir, mais une conspiration de politiciens réactionnaires qui s’imaginaient utiliser cet agitateur démagogue, qu’ils méprisaient, afin de mater les forces de gauche.

C’est ce qui ressort du livre de Benjamin Carter Hett, The Death of Democracy. Hitler’s Rise to Power and the Downfall of the Weimar Republic. La résistible ascension d’Hitler au pouvoir a déjà été décrite bien des fois, mais Timothy Snyder estime qu’il apporte des lumières nouvelles qui lui donnent une grande actualité. 

Ses prédécesseurs avaient bien montré le rôle joué par la milice en uniforme du parti nazi, les SA. Attaquant les meetings de leurs contradicteurs, vandalisant leurs permanences, ces bandes de voyous faisaient régner la terreur dans les rues. Les affrontements qu’ils provoquaient ayant fait de nombreux blessés et même des morts, les nazis se présentèrent alors comme victimes de la violence qu’ils avaient eux-mêmes déchaînée. Vieille recette de l’extrême droite : attiser le désordre dans la rue, puis se présenter comme seule apte à rétablir l’ordre. 

Comme l’écrit Timothy Snyder, « Les nazis parvinrent-ils au pouvoir par des élections démocratiques ? En Allemagne, dans les années trente comme ailleurs, les élections continuèrent, mais c’est leur sens qui changea. Le fait que les nazis usaient de la violence pour intimider les autres signifiait que les élections n’étaient pas libres au sens normal. » 

Les nationaux-socialistes se prétendaient révolutionnaires. La victoire politique ne pouvait donc procéder, à leurs yeux, du seul processus électoral. 

Elle devait procéder d’une prise du pouvoir par la force. Dans le même esprit, leur inspirateur, Benito Mussolini, avait lancé sa « marche sur Rome », pour exiger que le pouvoir lui soit confié légalement. La répression qui s’abattit sur les dirigeants des partis d’opposition, aussitôt Hitler maître de la Chancellerie, était censé illustrer cet aspect révolutionnaire. 

Mais l’aspect le plus original du travail de Benjamin Carter Hett concerne le rôle joué par la mondialisation. Certes, le mot n’existait pas dans le vocabulaire allemand des années trente. Mais le jazz avait gagné les cabarets berlinois et les avant-gardes, à travers toute l’Europe, communiquaient leurs mots d’ordre transgressifs. C’en était assez pour sembler menacer les fondements de la culture traditionnelle allemande. 

Et l’intensité des échanges commerciaux entre les puissances industrielles était une réalité. Une bonne partie des classes moyennes protestantes, ruinées par la deuxième vague d’inflation que subissait l’Allemagne d’après-guerre, en rendait responsables les banques, les Anglo-saxons, les Juifs… Ce que les nazis appelaient « le système », c’est-à-dire la République de Weimar et ses institutions, était dénoncé comme les relais de ces forces étrangères. Sur le modèle du mythe du « coup de poignard dans le dos », par lequel les nationalistes refusaient de concéder que l’armée allemande avait bel et bien été vaincue sur les champs de bataille. 

Le programme politique des nazis prévoyait la reprise en main de l’économie allemande par un gouvernement visant à l’autarcie économique. La conduite d’une économie planifiée sous le contrôle du pouvoir politique.

Ne détruisez pas les règles qui préservent la République... 

« Plutôt que d’examiner comment la gauche aurait pu empêcher l’ascension de Hitler, écrit Timothy Snyder, Hett conclut son livre en étudiant la manière dont les conservateurs qui avaient aidé Hitler à accéder au pouvoir, changèrent d’opinion et complotèrent contre lui. Les conclusions qui en émergent pour les conservateurs d’aujourd’hui sont claires : ne détruisez pas les règles qui préservent la République parce qu’un jour, vous aurez besoin d’ordre. Et ne détruisez pas les opposants qui respectent ces règles, parce qu’un jour, ils vont vous manquer. » 

Publié dans Articles de Presse

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