Johann Chapoutot : "Le nazisme, une multitude de centres de pouvoir qui sont autant de petites féodalités"

Publié le par France Culture

Entretien | Avec sa description du travail dans l'Allemagne nazie, l'historien Johann Chapoutot bat en brèche quelques idées reçues comme un supposé "Etat fort" propre au IIIe Reich. Et tisse des liens avec certains aspects du management moderne, lorsque l'individu disparaît au profit de l'entreprise.

Dans une usine d'armement à Berlin en janvier 1944• Crédits : Berliner Verlag/Archiv/picture alliance via Getty Images - Getty

Dans une usine d'armement à Berlin en janvier 1944• Crédits : Berliner Verlag/Archiv/picture alliance via Getty Images - Getty

Dans son livre Libres d'obéir : le management, du nazisme à la RFA, qui vient de paraître chez Gallimard, l'historien Johann Chapoutot souligne une continuité entre les techniques d’organisation du régime nazi et celles que l’on retrouve aujourd’hui au sein de l’entreprise. Extraits de son entretien dans "la Grande table idées".

Raphaël Bourgois : Associer nazisme et management est un mouvement de pensée assez contre-intuitif. Dans un premier temps, on ne voit pas très bien le rapport. 

Johann Chapoutot : En effet. Et même quand on le fait, on se dit que si les nazis se sont intéressés au management, cela devait forcément être sous un angle vertical, autoritaire et oppressif. Alors qu’en fait, pas du tout.

A travers la figure de Reinhard Höhn notamment, sur laquelle vous avez particulièrement travaillé, vous montrez que de hauts fonctionnaires nazis ont réfléchi très tôt aux questions d’organisation du travail. 

Reinhard Höhn, jeune juriste brillant, et fonctionnaire appartenant à la SS, va se voir confier la mission de réfléchir à la meilleure façon d’administrer l’immense territoire du Reich avec des moyens réduits. Le Reich s'est étendu de manière inédite dans l'histoire allemande, et parce qu'il y a de plus en plus d'hommes sous l'uniforme, il y a moins de "ressources humaines" à l'arrière. Il faut donc penser la transformation de l'administration, pour faire plus avec moins. Par ailleurs, en matière économique, il s'agit de produire des quantités absolument inouïes d’armement afin de conquérir l'Europe, de l'Atlantique à l'Oural. C’est dans ce contexte que Reinhard Höhn va mettre au point sa conception de la Menschen-führung, "la direction des hommes", un mot inventé pour parler de management parce que les nazis refusent d’utiliser des termes anglais. Ce qui est intéressant, c’est qu’après 1945, cette conception va continuer d’alimenter le monde du travail en Allemagne. Bénéficiant des lois d'amnistie à partir de 1949, Reinhard Höhn va être employé par un syndicat patronal et, très rapidement, se voir mandaté pour créer une école de cadres. C’est ainsi qu’il fonde en 1956 l’académie de Bad Harzburg au sein de laquelle il va former un certain nombre de dirigeants de grandes entreprises allemandes.

Depuis les travaux de la philosophe Hannah Arendt et ce que l’on nomme "la banalité du mal", c'est-à-dire l'efficacité bureaucratique au service de la solution finale, qui a permis d'organiser la mort de six millions de juifs dans les camps de concentration, on considère que le régime nazi avait atteint une certaine perfection dans la mise en œuvre de ses différentes politiques. 

Nous sommes aussi influencés par les discours que les nazis ont tenu sur eux-mêmes : l'organisation impeccable, les trains qui arrivent à l'heure, etc. Dans la pratique, à partir de 1933, on observe que l’administration nazie, c’est une cacophonie permanente, un gigantesque maelström entropique, consommateur de temps, d'énergie et d'argent. Le nazisme est une "polycratie", une multitude de centres de pouvoir qui sont autant de petites féodalités, autour de services et d'agences multiples. A tous les niveaux surgissent des initiatives, des petits chefs. Cette polycratie a longtemps été considérée comme une pratique spontanée, non réfléchie. Mais en fait elle a été théorisée par des spécialistes de droit public et des organisations, comme Reinard Höhn, qui vont en faire une forme de darwinisme administratif consistant à placer sur le même champ de compétences une multiplicité d'institutions comme la police, l'armée, le parti, les ministères, plus les agences ad hoc, qui se multiplient sous le Troisième Reich. Ce qui engendre une concurrence absolument démentielle et une lutte quasi à mort entre ces différentes instances.

Un des enseignements que l'on peut tirer de "Libres d'obéir : le management, du nazisme à la RFA" est aussi une certaine hostilité nazie à l’Etat, l’état comme principe d’organisation de la société, qui s’opposerait à l’élan vital. Le Reich n'aurait donc jamais incarné un modèle d'Etat fort ?

En effet, l'idée-force du nazisme, c’est que l'état doit être pulvérisé. Hitler, dans ses discours, dit que l'état doit disparaître. Et Reinhard Höhn fait partie de ces gens qui vont penser, avec quarante ans d'avance, ce que dans les années 1970 on va appeler le New Public Management, c'est-à-dire le remplacement de l'Etat par des agences ad hoc, des agences qui ont un projet, un budget, une mission et qui ne sont là que pour cela. Alors que l'Etat, ça pose problème, c'est une structure qui est pérenne, qui demeure et qui coûte de l'argent. Comme on le voit dans le cas du service public, dont Radio France est un bon exemple. Les agences, c'est parfait : ce sont des institutions qui n'ont de durée d'existence que le temps que leur mission soit accomplie.

Et dans le prolongement de cette idée, vous montrez qu'un régime illibéral comme le Troisième Reich pouvait valoriser plus de liberté qu'on ne le pensait. Associer le terme de libéralisme au nazisme est également assez paradoxal.

Les nazis considèrent que leur Etat est un état de droit national-socialiste. Pas une dictature puisque le Führer est celui qui a non seulement tout compris à la nature et à l'Histoire, mais aussi au sens du bien du peuple. Donc, quand le Führer veut quelque chose, c'est le citoyen qui le veut. L’idée est qu’en lui obéissant, je m'obéis à moi-même, à des principes qui vont faire ma prospérité, ma santé et mon bonheur. Donc si je suis un bon nazi, je suis libre. Et ce qui est vrai au niveau politique l’est également au niveau économique : il n'y a pas d'opposition entre patrons et ouvriers. La lutte des classes, c'est une invention marxiste. Pour les nazis, il n'y a pas de luttes des classes parce qu'il y a une unité de race. Lorsque je suis employé ou ouvrier, je suis un compagnon-producteur. Quand je suis dans l'usine ou dans l'entreprise, là encore j'obéis à moi-même. 

Peut-on dire qu’il existe une matrice nazie du management ? 

Le management, c’est-à-dire la réflexion sur l'organisation optimale d'une structure de production, préexiste au nazisme. C’est le français Henri Fayol, mathématicien et ingénieur, qui en a posé les bases. Mais Fayol a été critiqué par les nazis parce que trop cartésien. A l’époque, les nazis reprochaient aux Français d'être trop autoritaires dans leur mode de management. A l'administration française, jugée centralisatrice, verticale, hiérarchique, Reinhard Höhn va opposer sa vision de la "direction des hommes". Il oppose donc l'administration française au management à l'allemande qui pour lui se veut beaucoup plus libéral. Les nazis avaient compris que pour pouvoir produire aussi massivement, il fallait motiver ce que l'on appelait le "matériau humain", qu'on appelle aujourd'hui la ressource humaine. Qu'on ne conduit pas les gens à la schlague. Et c'est pour cela qu'il y a une réflexion sur la joie dans le travail. En 1933 est créé à l'échelle du Reich un gigantesque comité d'entreprise, la Kraft durch Freude (KdF, "la force par la joie"), chargée d'organiser les loisirs des ouvriers. 

Entre cette notion de "travail par la joie " et le concept très contemporain de Happiness Manager – avec ses séances de sophrologie, de tournoi de baby foot à l'heure de la pause, vous établissez une filiation. N’est-ce pas un peu provocateur ? 

Pour les nazis, le but était de reconstituer la force de travail de telle sorte que l'individu soit plus productif. Le terme de "performance" est fondamental dans la pensée nazie, c'est un terme polysémique qui veut dire à la fois productivité, performance, rentabilité. Et pour les nazis, il est très clair que l'individu n'a pas d'existence en soi, pas de droits en dehors de sa productivité. Autrement dit, si vous n'êtes pas capable de produire pour le Reich, vous n'avez pas le droit à la vie. Le parallèle que je vois avec l'idée contemporaine de rendre les gens heureux au travail dont se réclament les Happiness Managers c’est qu’elle n'est pas à visée philanthropique. Il y a un "projet business" derrière.

Ne s’agit-il pas un livre réquisitoire contre les managers ? On a vu à l’occasion de certains procès récents émerger la notion de management "par la terreur" ? 

Il ne s'agit pas de faire du réductionnisme nazi. Mais de montrer que les nazis sont bel et bien de notre temps et de notre lieu - l'Occident des XIXe et XXe siècles - qu'ils sont encore les acteurs participants de notre monde. Ils ne sont ni possédés par le démon, ni fous comme on le dit quand on veut s'en protéger. On a vu à l'occasion du procès France Télécom resurgir l’idée qui consiste à considérer le matériau humain comme un poids mort. Le top management de France Télécom a lui aussi considéré la ressource humaine comme un poids : ils parlaient de "ballast", un poids non performant puisqu'il s'agissait de transformer via France Telecom les anciens PTT - c'est-à-dire une organisation publique et un service public - en Orange, c'est-à-dire une organisation dynamique, agile, flexible, agressive, rentable, etc. Et pour cela, il fallait supprimer des dizaines de milliers d'emplois, c'est-à-dire les être non rentables, non adaptables, que dans un imaginaire social darwinien assumé, il fallait virer d'une manière ou d'une autre. Le président Lombard avait même dit que ces gens-là pouvaient bien sauter par la fenêtre, peu importait.

Publié dans Articles de Presse

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