Aux obsèques de Jean Daniel, Emmanuel Macron parle à la gauche d’hier

Publié le par L'Opinion par Jean-Dominique Merchet

Le président de la République préside ce vendredi un hommage national au fondateur de l’Obs et figure de la gauche morale – après celui à Jean d’Ormesson, homme de droite.

Jean Daniel Sipa Press

Jean Daniel Sipa Press

Pour ses obsèques, Jean Daniel bénéficie de la jurisprudence d’Ormesson. Comme l’auteur d’Au plaisir de Dieu en décembre 2017, le fondateur de l’Obs, décédé le 19 février, aura droit, ce vendredi 28 février, à un « hommage national » dans la cour d’honneur des Invalides, en présence du chef de l’Etat. Après un geste en direction de la droite pour une grande plume du Figaro, en voici un autre à destination de l’autre bord, pour l’un des derniers représentants de la « gauche morale ». C’est presque un résumé chimiquement pur de la méthode macronienne. A l’Elysée, on conteste, mais du bout des lèvres, tout « parallélisme » avec Jean d’Ormesson. La cérémonie pour Jean Daniel ne serait donc pas un « rééquilibrage » à gauche, mais les mêmes rappellent aussitôt que le Président marche sur « deux jambes politiques », pour preuve sa présence mercredi à l’enterrement de Michel Charasse. Et d’insister sur le fait qu’Emmanuel Macron « vient de la gauche, même s’il a depuis lors ajouté d’autres cordes à son arc » politique.

La République va donc déployer son grand tralala pour Jean Daniel, cette « valeur totémique » de la gauche d’autrefois, ce « grand écrivain, immense journaliste, conscience de la France et des peuples libres » tel que le Président devrait le décrire. Les jeunes générations ne connaissent plus guère cet homme qui aurait eu cent ans le 21 juillet prochain. Il avait à peine sept ans de moins qu’Albert Camus, son « héros » disait-il. Né, comme lui, en Algérie, la pensée et l’exemple de l’auteur de L’Étranger ne cessèrent jamais de l’inspirer, au point parfois d’aspirer à en être un nouvel avatar journalistique. Un texte de Camus sera d’ailleurs lu aux Invalides, comme si les temps se mélangeaient et qu’Emmanuel Macron présidait en même temps aux obsèques de « l’Homme révolté ».

Mise en scène. Celles-ci, en janvier 1960 – Camus est mort dans un accident de voiture à 46 ans –, ne ressemblaient en rien au grand déploiement d’honneurs auxquels on assiste désormais. Quelques amis écrivains, la famille proche, les gendarmes du coin et un représentant de la Préfecture du Vaucluse, c’est ainsi qu’on enterrait un Prix Nobel de Littérature, il y a soixante ans, dans le petit cimetière de Lourmarin. Le ministre de la Culture André Malraux ne s’était pas déplacé. A l’enterrement de Jean-Paul Sartre, en 1980, le pouvoir giscardien était aux abonnés absents, mais une foule considérable (et de gauche) accompagna le défunt de l’hôpital Broussais au cimetière du Montparnasse – où Jean Daniel sera lui aussi inhumé. Pas plus d’hommage officiel lors de la mort de Raymond Aron, figure de droite, alors que la gauche était cette fois-ci au pouvoir. Autre temps, autres mœurs. Aujourd’hui, tout décès public, celui d’un grand journaliste comme de militaires tués dans un accident d’hélicoptères, devient l’occasion d’une mise en scène de la République et de son président.

Avec Jean Daniel, la jurisprudence d’Ormesson est désormais établie et il sera très difficile à l’Elysée de priver d’un hommage national les prochains « grands » disparus, au risque de mécontenter les proches des recalés. Qu’on songe par exemple au philosophe Edgar Morin, 98 ans… Quant à Daniel Cordier, 99 ans, il est l’un des quatre derniers Compagnons de la Libération vivants et à ce titre le cérémonial est de rigueur, au Mont Valérien.

A l’Elysée, on reconnaît avoir cherché pour Jean Daniel un lieu plus chargé en symboles de gauche que ne le sont les Invalides. Le Panthéon était excessif, alors va pour cette cour d’honneur très Grand siècle. « Par coquetterie, Jean Daniel n’aurait sans doute pas dit non », confie une source. Ni la famille, ni l’Obs n’ont trouvé à redire.

D’origine juive, celui que l’état civil connaissait sous le nom de Jean Daniel Bensaïd, n’était pas croyant. « Si une foi m’habite, c’est celle de la beauté », confiait-il dans sa dernière interview, à La Revue (novembre-décembre 2019). Mais l’homme était d’abord « engagé ». « Je me suis engagé dans la vie en faveur des colonisés, en faveur des humiliés, en faveur d’une certaine conception du journalisme et de la littérature », constatait-il dans ce même entretien. Son parcours est d’une grande continuité et le président Macron ne manquera pas de l’évoquer dans son « éloge funèbre », délivrant au passage quelques messages politiques en direction de la gauche.

D’abord la Résistance à Alger en 1942 contre les autorités vichystes et antisémites, puis surtout l’engagement au sein de la 2e division blindée du général Leclerc, avec laquelle il participe à la Libération de la France. Cela lui vaut la Croix de guerre. S’il fut blessé, et très grièvement, ce fut plus tard et par un tir de l’armée française, alors qu’il couvrait en journaliste les événements de Bizerte (Tunisie) en 1961. Les combats de la décolonisation furent en effet les siens et ceux de sa génération politique, celle d’une « deuxième gauche » plus inspirée par le progressisme chrétien que par le catéchisme marxiste. Il est Algérien et comprend très tôt ce qu’est « l’humiliation » du colonisé.

Comme il l’a confié récemment à quelques journalistes, Emmanuel Macron est conscient que la guerre d’Algérie est « le défi mémoriel le plus dramatique, le plus problématique » qu’il a devant lui. Les polémiques sur ses propos de campagne, qualifiant la colonisation de « crimes contre l’humanité », traduisent l’extrême sensibilité politique d’un sujet que, ce vendredi, le chef de l’Etat abordera sans doute en marchant sur des œufs.

Moins risquée sera l’éloge du journaliste, créateur en 1964, avec Claude Perdriel, du Nouvel Observateur, aujourd’hui l’Obs. Toujours marqué à gauche, mais anticommuniste, l’hebdomadaire a accueilli les plus grandes signatures intellectuelles. Durant la campagne présidentielle de 2017, le journal soutint la candidature d’Emmanuel Macron, avant qu’une couverture, en janvier 2018, ne suscite une vive émotion dans la macronie : on y voyait le visage fermé du nouveau Président entouré de barbelés et le titre : « Migrants : bienvenue au pays des droits de l’homme… » Il se dit que Jean Daniel, jamais retiré des affaires de son journal, ne goûta guère cet assaut contre un homme venu de la deuxième gauche. Jean Daniel n’avait toutefois aucun lien personnel avec Emmanuel Macron. La différence d’âge (57 ans) y est pour beaucoup, mais le fondateur de l’Obs, qui connut de très nombreux dirigeants politiques français et étrangers, savait bien qu’« il est quasiment impossible d’entretenir une amitié véritable avec un homme de pouvoir ».

Publié dans Articles de Presse

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