De Gaulle : le grand épouvantail du cinéma français

Publié le par Le Point par Philippe Guedj

Trop grand, trop iconique, trop cher, trop tout… Avant le film de Gabriel Le Bomin, en salle ce 4 mars, le général a toujours fait fuir les producteurs.

Lambert Wilson dans « De Gaulle », de Gabriel Le Bomin. ALAIN GUIZARD / BESTIMAGE / 00449177 / ALAIN GUIZARD / BESTIMAGE

Lambert Wilson dans « De Gaulle », de Gabriel Le Bomin. ALAIN GUIZARD / BESTIMAGE / 00449177 / ALAIN GUIZARD / BESTIMAGE

Il est la personnalité politique française la plus célèbre du XXe siècle. Et pourtant, le colosse de Gaulle, avec son mètre quatre-vingt-seize, passa pratiquement inaperçu au cinéma jusqu'à De Gaulle de Gabriel Le Bomin, en salle ce mercredi. Quelques apparitions spectrales ici et là, sous la forme d'une silhouette muette ou d'images d'archives dans Mission spéciale (1946), Paris brûle-t-il ? (1966), L'Armée des ombres (1969) ou encore La Carapate (1978). Et aussi dans la coproduction internationale Chacal (1973), formidable thriller de Fred Zinnemann imaginant un complot d'assassinat visant de Gaulle au lendemain de l'attentat raté du Petit Clamart. Même ici, les Anglo-Saxons n'osèrent guère montrer l'illustre président autrement que joué par un quasi-figurant, filmé de loin et sans dialogue. C'est tout. « Étonnant, non ? » comme disait Desproges. Et surtout : pourquoi ? En janvier 2018, alors même que De Gaulle n'avait pas encore été financièrement bouclé, Le Point Pop questionnait déjà cette brillante absence et explorait quelques pistes.

Familier de la période, auteur d'une série de documentaires sur la France libre pour le musée de l'Armée en 2000, ainsi que du film Nos patriotes (2017), sur un tirailleur sénégalais au sortir de la débâcle de l'été 1940, Gabriel Le Bomin s'interroge. « Il semble y avoir, en France, une absence de désir des auteurs de fiction pour le récit national, surtout contemporain, ainsi que pour les figures héroïques historiques. Il y a aussi des investisseurs qui pensent qu'un film en costume est toujours très onéreux et risqué commercialement. Heureusement que le succès récent de J'accuse leur prouve le contraire », analyse le cinéaste. La perspective d'une année 2020 marquant un triple anniversaire (50 ans de la mort de Charles de Gaulle, 130 ans de sa naissance et 80 ans de l'appel du 18 Juin), ainsi qu'un scénario féministe faisant la part belle à la vie intime du héros et à son épouse, Yvonne, contribuèrent grandement au feu vert de la production à De Gaulle.

« Jusqu'aux années 1990, on n'avait pas assez de recul » (Olivier Wieviorka, historien)

Mais le caractère longtemps sacré du fondateur de la Ve République aura longtemps douché l'envie des créateurs. René Clément, dans Paris brûle-t-il ?, avait ainsi consacré de vraies scènes à Hitler, joué par l'acteur Billy Frick, tandis que de Gaulle n'était présent que via des images d'archive – un choix que le réalisateur avait justifié par sa « capacité à représenter le diable mais pas le Bon Dieu ». Contrairement à un Churchill bien plus souvent représenté au grand et petit écran par les Anglo-Saxons, le leader de la France libre est parti de rien pour ressusciter un pays totalement anéanti par la débâcle de juin 1940. Un exploit d'ordre quasi christique, parant le géant de Colombey d'une sanctification peut-être moins inspirante pour nos scénaristes.

Au crépuscule des années 1950, la Nouvelle Vague déferle sur le 7e art tricolore et ses apôtres ne surferont pas davantage sur l'exégèse du général : « C'était du cinéma à la première personne, des récits autobiographiques par des gens qui fuyaient les grands sujets historiques », analyse Bertrand Tavernier. « À l'inverse de leurs aînés Duvivier, Ophuls, Cayatte ou Becker, ce n'était tout simplement pas leur truc. » Conseiller historique de Gabriel Le Bomin pour de Gaulle, le spécialiste de la Seconde Guerre mondiale Olivier Wieviorka souligne pour sa part que c'est aussi la dimension clivante de Charles de Gaulle, plus marquée après la guerre d'Algérie, qui tuera dans l'œuf toute velléité de « biopic » français à son sujet. « En fait, jusqu'aux années 1990, faire un film sur de Gaulle c'était soit prendre le risque de le mettre sur un piédestal, soit d'être violemment anti-gaulliste, il n'y avait pas de recul », résume l'historien. « À la fin des années 1960, il était raillé pour son côté hiératique, solennel, autoritaire, tandis que la gauche le détestait et notamment François Mitterrand » – qui avait publié Le Coup d'État permanent en 1964.

Lambert Wilson tourne la scène clé de l'appel du 18 juin dans De Gaulle. ALAIN GUIZARD / BESTIMAGE / ALAIN GUIZARD / BESTIMAGE

Lambert Wilson tourne la scène clé de l'appel du 18 juin dans De Gaulle. ALAIN GUIZARD / BESTIMAGE / ALAIN GUIZARD / BESTIMAGE

« J'ai eu un projet de film sur de Gaulle » (Bertrand Tavernier)

« C'est seulement à partir de la célèbre biographie signée Jean Lacouture, en 1984 (De Gaulle, éd. du Seuil), que le personnage a commencé à revêtir une image romanesque. » Et même si, sous le premier septennat de François Mitterrand, l'air du temps ne fut pas favorable au général, un début de « normalisation » sera entériné en 1990 à l'Unesco, par un discours hommage du Premier ministre socialiste Michel Rocard prononcé lors d'un colloque « De Gaulle ». Malgré ce regard plus serein de la société française sur son ancien sauveur, l'audiovisuel continuera longtemps de traîner la patte. Un téléfilm sur TF1 en 1990 (Moi, général de Gaulle), un autre sur France 2 en 2006 (Le Grand Charles), ainsi qu'une mini-série de 4 ou 6 épisodes à l'automne prochain sur France 3 (De Gaulle, l'éclat et le secret, créée par Jacques Santamaria et Patrice Duhamel, avec Samuel Labarthe dans le rôle-titre)… Et toujours rien au cinéma.

Tavernier faillit bien s'y coller à l'aube du XXIe siècle, sur la base d'un scénario de Jean Cosmos, situé, comme le De Gaulle de Le Bomin, en 1940 et proposé au producteur René Cleitman : « Cosmos voulait Jean Reno dans le rôle. Cleitman exigeait Depardieu et, pour nous, c'était hors de question, il n'avait rien de commun avec l'allure du modèle. » Le projet restera lettre morte, illustrant ainsi l'autre galère liée à une fiction sur le géant de Colombey : trouver le bon acteur, à la bonne taille et à la juste notoriété, pour incarner l'icône. Le tout sans tomber dans la caricature, évitée comme la chienlit par Lambert Wilson (1,90 m) qui, pour De Gaulle, évita soigneusement l'imitation vocale. Le public est-il, en définitive, demandeur d'un grand Charles en héros de cinéma romanesque – et plus largement de fresques sur les figures politiques hexagonales ? Produit pour 10 millions d'euros, le film de Gabriel Le Bomin rentrera dans ses frais à partir de 850 000 entrées en France. Et fera, sans nul doute, figure de référendum – en espérant que la crise galopante de coronavirus ne vienne pas, hélas, gripper les entrées du film et nourrir la malédiction légendaire du général au cinéma.

De Gaulle, de Gabriel Le Bomin. En salle.

Publié dans Articles de Presse

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