Financement des nazis avant-guerre : l'incroyable liste argentine

Publié le par France Culture par Camille Magnard et Eric Chaverou

La découverte quasi fortuite à Buenos Aires d'une liste de 12 000 sympathisants nazis installés en Argentine révèle un soutien financier opaque dès les années 1930, via en particulier une banque suisse. Des milliards d'euros, en partie spoliés, auraient transité, notamment pour le parti d'Hitler.

Le document révélé par le centre Simon Wiesenthal de lutte contre l'antisémitisme, daté de la fin des années 30 et du début des années 40, contient les noms de 12 000 personnes et entreprises attachées à la branche locale du parti nazi en Argentine.• Crédits : Centre Simon Wiesenthal

Le document révélé par le centre Simon Wiesenthal de lutte contre l'antisémitisme, daté de la fin des années 30 et du début des années 40, contient les noms de 12 000 personnes et entreprises attachées à la branche locale du parti nazi en Argentine.• Crédits : Centre Simon Wiesenthal

Une sombre page de l'Histoire argentine remonte à la surface depuis lundi dans la presse du pays grâce à une liste retrouvée un peu par hasard à Buenos Aires dans les années 80 et révélée par le Centre Simon Wiesenthal de lutte contre l'antisémitisme et le racisme. Ou comment l'Argentine aurait servi de base arrière financière au régime nazi, sur la base d'argent spolié aux juifs, bien avant d'en cacher des dignitaires en fuite.

Un document historique qui allait être jeté !

L'histoire est digne d'un film. Nous sommes fin 1983, début 1984, pendant les premiers mois du mandat du Président Raúl Ricardo Alfonsín, le premier dirigeant argentin élu démocratiquement après la dictature militaire. A quelques mètres du palais présidentiel de la Casa Rosada, un employé de banque, Olegario Brest, fait du rangement avant de partir à la retraite. Il découvre une liste de pas moins de 12 000 noms de personnes et d'organisations des années 1930 et du début des années 40, qui affichaient alors leur soutien au Troisième Reich. Des Argentins comme des Allemands. 

Comme le raconte le quotidien La Nación, qui en produit un fac-similé, Olegario Brest est sur le point de jeter le document mais il décide finalement de le transmettre à son subalterne et jeune chercheur à l'époque Pedro Filipuzzi. 

Établi sur la base d'une enquête officielle menée en 1938 sous un gouvernement anti-fasciste, ce fichier est resté plus de soixante-dix ans oublié ! Il est transmis au Centre Simon Wiesenthal, qui vient de le mettre au jour publiquement.

Détail de la liste • Crédits : Centre Simon Wiesenthal

Détail de la liste • Crédits : Centre Simon Wiesenthal

Un soutien idéologique au régime nazi...

Les thèses nazies avaient pignon sur rue en Argentine dans les années 30. Le Centre Wiesenthal rappelle qu'à l'époque, dans ce pays d'immigration allemande dès le début du XIXe siècle, "le régime militaire pro-nazi du président José Félix Uriburu, surnommé 'Von Pepe’ pour sa germanophilie, et celui de son successeur Agustin Pedro Justo, ont accueilli une présence nazie croissante". 

En 1938, le NSDAP/AO, branche internationale du parti nazi, y comptait ainsi 1 400 membres. La jeunesse hitlérienne était implantée à Bariloche, Córdoba et dans plusieurs villes de la province de Buenos Aires, en particulier à Vicente López.

Un syndicat argentin sympathisant du nazisme, l’Union allemande des syndicats, recensait 12 000 membres, avec deux sièges à Buenos Aires, non loin de la Casa Rosada.

Et 8 000 personnes étaient affiliées à diverses organisations ayant prêté leur concours aux nazis, selon le Centre Wiesenthal.

Preuve glaçante et méconnue de cet activisme, le plus grand rassemblement pro-nazi en dehors de l'Allemagne avant le conflit aura lieu au Luna Park de Buenos Aires le 10 avril 1938.  Autour de 10 000 personnes chantent et saluent Hitler, et célèbrent l’Anschluss, l'annexion de l'Autriche, dans cette salle emblématique où a eu lieu notamment le dernier adieu à Carlos Gardel. Images dans la vidéo ci-dessous, à 7 minutes :

Mais aussi un soutien financier via la Suisse

Le document découvert à Buenos Aires confirme de façon édifiante que l'Argentine aurait servi, avant même la guerre, de relais bancaire au régime nazi en Allemagne. La liste montre en effet des transferts sur un compte ouvert à la Schweizerische Kreditanstalt (SKA), l'ancêtre du Crédit Suisse. Compte lui-même lié à la Bank der Deutschen Arbeitsfront, contrôlée par les nazis.

D'après le Centre Simon Wiesenthal, La Nacion et le quotidien suisse Le Temps, une partie de l’argent spolié aux juifs allemands et d'autres pays "à la suite de la politique d’aryanisation, et notamment des lois de Nuremberg établies en 1935, a été envoyée en Argentine pour alimenter des entreprises qui fonctionnaient en toute légalité. Par la suite, une partie de cet argent serait retournée en Europe, via notamment la banque suisse."

Les caisses du parti d'Hitler auraient ainsi été alimentées via l'Argentine et la Suisse. Tout comme des entreprises dont la tristement célèbre IG Farben, la société qui fournissait le gaz Zyklon B, destiné à l’extermination des juifs. Ou encore la Banque allemande transatlantique et la Banque allemande d’Amérique du Sud, qui auraient, entre autres, servi d’intermédiaire pour les versements sur le compte de la Schweizerische Kreditanstalt.

Hommage au militant nazi allemand Horst Wessel, édifié au rang de martyr par les nationaux-socialistes, dans la province de Buenos Aires, à Villa Ballester. Photo publiée en 1937.• Crédits : Ullstein bild - Getty

Hommage au militant nazi allemand Horst Wessel, édifié au rang de martyr par les nationaux-socialistes, dans la province de Buenos Aires, à Villa Ballester. Photo publiée en 1937.• Crédits : Ullstein bild - Getty

Avec un homme clé au centre du dispositif : Ludwig Freude, entrepreneur allemand dans l’industrie du bois qui s'était caché après-guerre sur l’île de Tigre, près de Buenos Aires. Un homme qui fut proche du Président Juan Domingo Perón et de son épouse Evita.

Le Centre Simon Wiesenthal réclame désormais au Crédit Suisse un accès à ses archives pour préciser ces mouvements bancaires. Selon l'organisme, ces comptes, qui pour la plupart sont restés en sommeil pendant les huit dernières décennies, pourraient aujourd'hui encore cacher des sommes considérables.Contacté par Le Temps, Ariel Gelblung, le directeur du Centre pour l’Amérique latine, "refuse de donner une estimation de l’argent qui a pu emprunter ce canal financier, même si d’autres sources évoquent un montant astronomique, et invérifiable, de 35 milliards de dollars". Le Crédit Suisse se dit "prêt à se pencher à nouveau sur cette affaire".

Tentative d’effacer les preuves

Voilà qui donne une nouvelle dimension à ce que l'on savait déjà sur le rôle de l'Argentine comme refuge d'anciens nazis après la Deuxième Guerre mondiale. On sait que des dizaines de hauts-responsables du régime nazi, comme le SS Adolf Eichmann, le responsable de la solution finale, ou le docteur Josef Mengele, sont allés se terrer en Argentine, avec la complicité des autorités locales. 

Le gouvernement argentin de l'époque a tout fait pour leur assurer la plus grande discrétion. D'ailleurs, cette liste a survécu par miracle à tous les efforts réalisés pour faire disparaître toutes les traces de ce collaborationnisme très très poussé. 

Le document compromettant a en effet été brûlé en 1943 par le GOU, Grupo de Oficiales Unidos (Groupe d'officiers unis), affirment Ariel Gelblung, le directeur du Centre Simon Wiesenthal pour l'Amérique latine, et Pedro Filipuzzi.

Le dictateur pro-nazi Edelmiro Farrell, à son arrivée au pouvoir en Argentine en 1944, ayant lui aussi décidé de mettre fin à ces enquêtes et de brûler les documents réunis, raconte le quotidien suisse Le Temps.

Enfin, d'après le journaliste d'investigation argentin Uki Goñi, "Une grande partie des documents les plus importants à ce sujet ont supposément été détruits en 1955, pendant les derniers jours du gouvernement Perón et de nouveau en 1996, lorsque, apparemment, a été ordonné l'incendie des fichiers confidentiels de la migration qui enregistrait le débarquement des principaux criminels nazis". 

De l'or nazi en Argentine à l'ouverture des archives du Vatican

D'autres archives pourraient se révéler décisives à propos de la collaboration avec le régime nazi : celles, qui viennent d'être ouvertes du pontificat de Pie XII au Vatican. Un article de la radio-télé allemande, la Deutsche Welle, explique que le haut-clergé catholique d'alors a joué un rôle central et encore opaque dans la fuite des anciens chefs nazis vers l'Amérique Latine. 

De nombreuses recherches historiques établissent ce que l'on a surnommé "la route des rats" : celle-ci était jalonnée de faux papiers, de laissez-passer diplomatiques ou encore d'hospitalité discrète dans des monastères, avec la complicité de responsables locaux de l'Eglise. Mais vu l'ampleur du phénomène, à quel point le Vatican lui-même et le pape Pie XII étaient-ils au courant ? A quel point ont-ils soutenu et organisé sciemment ces réseaux de fuite des anciens nazis quasiment tous passés par Rome sur la route de l'Amérique latine ? 

La Deutsche Welle cite plusieurs historiens allemands qui attendaient depuis des années l'ouverture des archives de Pie XII pour s'y plonger et chercher des réponses à cette question. Il y en a pour des années de travail.

Publié dans Articles de Presse

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