Patrick Devedjian, le départ d'un esprit libre

Publié le par Le Figaro par Emmanuel Galiero et Marion Mourgue

L’ancien ministre, président du département des Hauts-de-Seine, est décédé à 75 ans dans la nuit de samedi à dimanche après avoir contracté le coronavirus.

Patrick Devedjian, en 2008, ministre en charge du plan de relance Lionel BONAVENTURE / AFP

Patrick Devedjian, en 2008, ministre en charge du plan de relance Lionel BONAVENTURE / AFP

Patrick Devedjian est décédé dans la nuit de samedi à dimanche, en réanimation. Il avait été diagnostiqué positif au Covid-19. Il en avait lui-même parlé sur Twitter la semaine dernière, se voulant rassurant et confiant sur son état de santé. Il est le premier responsable politique d'envergure nationale à être victime du coronavirus.

«Nous échangions encore des SMS vendredi»

Effondrée, sa collaboratrice Muriel Hoyau, confirme au Figaro une dégradation rapide de son état de santé au cours des dernières heures, malgré des signes d’amélioration perçus récemment. L’élu avait été admis à l’hôpital en milieu de semaine dernière puis transféré en réanimation où il est tombé dans le coma.

« Nous échangions encore des SMS vendredi. Je ne voulais pas trop l’embêter, le plus important était son état de santé. Mais il avait mis en place le confinement, la continuité des services. Le département n’avait pas cessé de fonctionner. Il gérait tout cela à distance », raconte Muriel Hoyau au Figaro, également touchée par le coronavirus. Quelques jours avant sa mort, Patrick Devedjian prenait encore de ses nouvelles.

La brutalité de son décès a saisi d’effroi l’ensemble de la classe politique rendant unanimement hommage à cet esprit libre, très cultivé, «courageux» soulignent ses proches, «opiniâtre», «attachant» et «drôle» à l'engagement sans faille depuis quarante ans. De l'aveu de tous, une voix originale qui va manquer au débat.

«Patrick Devedjian était un homme passionné, entier, sincère, engagé. Il incarnait la politique comme je l’aime, avec des sentiments, des convictions, du panache. Je suis fier de l’avoir eu à mes côtés. Je veux dire à ses proches ma vive émotion et ma tristesse infinie», a réagi Nicolas Sarkozy, dont l'ancien ministre était proche. «La France perd un homme politique engagé qui mit sa grande culture, son immense connaissance du droit et sa passion de la liberté au service de son territoire et de la Nation», a de son côté indiqué l'Elysée rendant aussi hommage à sa «passion des idées».

Une carrière politique riche

Né à Fontainebleau, ce fils d’un réfugié arménien a combattu inlassablement pour la reconnaissance du génocide arménien et le développement de l’Arménie. En 1964, il entame sa carrière politique à l'extrême droite en adhérant au groupe Occident, aux côtés d'Alain Madelin, Hervé Novelli ou encore Gérard Longuet.

Six ans plus tard, il devient avocat au barreau de Paris et compte parmi ses clients Charles Pasqua ou encore Jacques Chirac dont il deviendra deux fois ministre de 2002 à 2005, comme ministre délégué chargé des Libertés locales puis comme ministre délégué à l’Industrie. C’est ainsi qu’il se rapproche du mouvement gaulliste et participe à la création du RPR. Il en deviendra notamment le porte-parole.

En 1983, aux côtés de Jacques Chirac. Il emporte cette année là la mairie d'Antony (Hauts-de-Seine) AFP

En 1983, aux côtés de Jacques Chirac. Il emporte cette année là la mairie d'Antony (Hauts-de-Seine) AFP

Anticommuniste, étudiant à Sciences-po Paris, ce disciple de Raymond Aron gagne en 1983 la mairie d'Antony et conserve son siège jusqu'en 2002. En 1986, il est élu député des Hauts-de-Seine jusqu’en 2017 puis prend en 2007 la tête du département des Hauts-de-Seine.

De Chirac à Sarkozy

Secrétaire général de l’UMP, il a été ministre auprès de François Fillon en charge du plan de relance consécutif à la crise financière de 2008 dans le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Chacun garde en tête son mot pour résumer l’ouverture en début de quinquennat pour dénoncer avec un brin d’amertume l’entrée de ministres de gauche aux dépens des fidèles de la première heure… dont lui-même. « Je suis pour un gouvernement d’ouverture ; y compris aux sarkozystes, c’est tout dire ». L'ex secrétaire général de l'UMP a été nommé après la crise financière de 2008 en charge de la mise en œuvre du plan de relance, auprès du premier ministre François Fillon.

De l’ouverture que Patrick Devedjian critiqua dès le premier jour à l’affaire de l’Epad où il avait pris position contre la nomination de Jean Sarkozy, les tensions s’étaient multipliées entre lui et Nicolas Sarkozy. Le verbe haut, et la dent dure , il avait exprimé son hostilité absolue à « la ligne Buisson », du nom de celui qui inspira le positionnement idéologique du président sortant lors de la campagne de 2012. Le 17 décembre 2013, les deux hommes, si longtemps amis, s’étaient revus rue de Miromesnil. À la primaire de la droite, Patrick Devedjian avait préféré rallier Alain Juppé «l'homme de la situation ».

En 2007, il participe à la campagne de Nicolas Sarkozy. Ici, au QG, avec François Fillon. AFP

En 2007, il participe à la campagne de Nicolas Sarkozy. Ici, au QG, avec François Fillon. AFP

Très engagé pour son département des Hauts-de-Seine et attaché à l’autonomie des collectivités territoriales – il pilota les lois de l’acte II de la décentralisation - Patrick Devedjian militait avec Pierre Bédier, président des Yvelines, sur le croisement des compétences et la mutualisation entre les deux départements. Reçu plusieurs fois à l'Élysée depuis 2017, il avait mis en garde Emmanuel Macron face à « l’usine à gaz » d’une transformation du Grand Paris sans s’appuyer sur l’expertise des élus locaux. Le chef de l’État semblait sensible aux arguments d’un élu expérimenté qui avait beaucoup avancé en matière de fusion de services.

Ses amis sous le choc

Dimanche, les hommages de ses amis se sont multipliés. Ils se souviennent de l'homme politique extrêmement cultivé. Parmi eux, l'ancien premier Alain Juppé qui a exprimé sur Twitter «sa tristesse». «J’avais pour Patrick Devedjian estime et amitié. C’était un homme de conviction, courageux, droit, dévoué au bien public. Un ami fidèle surtout», a-t-il écrit.

Pour Jean-François Copé, la mort de Patrick Devedjian est celle d'un ami politique avec lequel il avait fait campagne en tandem pour la présidence du RPR en 1999, face à Michèle Alliot-Marie. « Elle avait gagné mais notre amitié est née là. Nous nous sommes toujours merveilleusement entendus, nous étions très liés. Il était quelqu’un d’exceptionnel », souligne le maire LR de Meaux. « Il était très atypique, cultivé, éclectique mais aussi très écorché vif et solitaire. Il avait pris beaucoup de distance par rapport à tout ce que l’on sait du déclin de la droite au cours de ces dernières années », raconte Copé.

Contacté par Le Figaro le 19 mars, Patrick Devedjian avait confié tout le bien qu’il pensait de son collègue Philippe Juvin, maire LR de La Garenne-Colombes et patron des urgences de l'hôpital Georges-Pompidou. Il n’avait pas manifesté alors la moindre inquiétude personnelle face au coronavirus. Le président des Hauts-de-Seine avait loué les qualités de son collègue médecin, figure des plateaux télé en temps de crise. « C’est un garçon sérieux, solide, loyal et il n’a pas mal géré les affaires des Républicains dans le secteur. Disons qu’il a sauvé les meubles », confiait alors Devedjian, qui avait pris ses distances avec sa famille politique, à laquelle il reprochait souvent un « manque d’idées ». Ce dimanche, Philippe Juvin lui rend hommage : « C’était le plus brillant d’entre nous : un homme libre, intelligent, et très drôle comme le sont ceux qui pratiquent l’anticonformisme intellectuel ».

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