Récit : La véritable histoire d’Anne de Gaulle, la fille handicapée du Général

Publié le par Vanity Fair par Pierrick Geais

Personnage incontournable du film « De Gaulle » de Gabriel Le Bomin, Anne était la fille chérie du Général. Née trisomique et décédée à l’âge de vingt ans, elle a toujours été la force et la joie de son père, qui lui a dédié tous ses combats.

Alexandre MARCHI/Gamma-Rapho via Getty Images

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Il était le grand Charles, le sauveur de 1944, le prophète du 18 juin ou encore le pilier de la Ve République. Gabriel Le Bomin, le réalisateur du biopic De Gaulle avec Lambert Wilson dans le rôle-titre, a pourtant choisi d’explorer une autre facette, plus méconnue, de cet animal politique. Le Général n’était pas qu’un homme d’État, de missions et de convictions, mais aussi un père, inquiet pour la sécurité de sa famille dans la France occupée. Avec Yvonne, il eut trois enfants : l’aîné Philippe, encore de ce monde, Élisabeth, décédée en 2013, et Anne, que l’Histoire a quelque peu oubliée…

Elle était pourtant sa fille chérie. La seule qui savait le faire sourire. Taiseux et introverti, le Général se muait en papa-gâteau quand il la retrouvait. Il faut dire qu’Anne avait bouleversé sa vie, celle de sa famille et de son couple.

La fille de Colombey

Anne naît le 1er janvier 1928. L’accouchement est difficile et douloureux. La petite en gardera des séquelles motrices. Très rapidement, les De Gaulle comprennent que cette enfant ne grandit pas comme les autres : on lui diagnostique alors une trisomie 21. Bouleversés, Yvonne et Charles choisissent tout de même de la garder près d’eux et de l’élever. Un acte de courage et d’amour rare à une époque où les personnes handicapées étaient souvent cachées dans des centres psychiatriques.

Anne parle peu et se déplace avec difficulté. Alors que les camarades de son âge commencent à faire des phrases, elle ne sait dire que « Papa ». Une fierté tout de même pour De Gaulle, qui la voit malheureusement rarement. Officier d’État-major dans l’entre-deux-guerres, il est envoyé à Alep, Damas, Palmyre… Mais dès qu’il le peut, il revient se réfugier au domaine de la Boiserie, à Colombey-les-Deux-Églises. En 1934, il a acheté en viager cette vieille demeure bourgeoise, où avait habité l’écrivain américain Eugène Jolas. Dans cette propriété verdoyante, Anne, qui déteste les inconnus et le changement, se sent bien, loin des regards inquisiteurs.

De Gaulle ne désespère pas d’éveiller Anne. Comme le montre cette fameuse photo (en haut de l’article) prise à la plage en 1933. Il lui apprend à parler, lui raconte des histoires et des comptines. On les aperçoit souvent en promenade tous les deux, à travers les champs et les chemins. Anne est une enfant choyée. Son père ne peut rien lui refuser, pas même son képi de militaire avec lequel elle adore jouer.

En 1940, la guerre gronde et la France tremble. De Gaulle s’engage à lutter contre l’ennemi, même s’il lui faut pour cela s’exiler en Angleterre. Yvonne, elle, traverse le pays, fuyant l’avancée des troupes du Führer, accompagnée de ses trois enfants et de l’indispensable Mademoiselle Potel, religieuse qui a toujours veillé sur Anne. Loin des siens, le Général ne cesse de penser à eux, et encore plus à sa benjamine qu’il sait angoissée par cette atmosphère de chaos. « C’était quelqu’un de très croyant et je pense que cette enfant très particulière l’a peut-être aidé à se battre encore plus pour la France dans ces moments difficiles », expliquait Anne de Laroullière, fille d’Élisabeth de Gaulle, dans un récent reportage diffusé sur France 2. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’ouverture des camps, on découvrira l’horreur des expériences que pratiquaient les scientifiques nazis sur les personnes trisomiques. Anne aurait pu tomber entre leurs mains. Inconsciemment, c’est pour elle que le Général a triomphé.

Alexandre MARCHI/Gamma-Rapho via Getty Images

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L’ange gardien de l’attentat du Petit-Clamart

De Gaulle ne s’en est jamais caché : Anne était sa force et son plus grand bonheur. Il aimait d’ailleurs la surnommer « ma joie ». « Sans Anne, peut-être n’aurais-je jamais fait ce que j’ai fait. Elle m’a donné le cœur et l’inspiration », a-t-il un jour confié au biographe Jean Lacouture.

Le 6 février 1948, dans sa chambre de La Boiserie, Anne, tout juste âgée de vingt ans, succombe à une pneumonie. Elle pousse son dernier soupir dans les bras de son père. Celui qui vient alors de fonder le RPF ne s’en remettra jamais. Le jour des funérailles, le géant de la Libération s’écroule sur la tombe de sa chère enfant, puis dans les bras du prêtre de Colombey-les-deux-Églises. « Je me suis agenouillé pour prononcer une prière. Quand je me suis relevé, il a fait deux pas vers moi et il s’est littéralement effondré sur mon épaule. Peut-être étions-nous ridicules : Sancho Pança soutenant Don Quichotte », a raconté ce dernier. « Maintenant, elle est comme les autres », aurait dit Charles de Gaulle à son épouse en ce triste jour.

Quelques années avant le décès d’Anne, en 1945, Yvonne de Gaulle avait acheté le château de Vert-Cœur à Milon-la-Chapelle (Yvelines), en son honneur, afin d’y installer une maison de santé pour les jeunes femmes handicapées et démunies.

Entre autres anecdotes, Charles de Gaulle aimait raconter qu’Anne lui aurait sauvé la vie lors du fameux attentat du Petit-Clamart, le 22 août 1962, alors qu’il était président de la République. Il prétendait qu'une balle aurait été déviée par le cadre d’une photo de sa toute petite, qui ne le quittait jamais. Comme si les anges gardiens existaient.

Publié dans Articles de Presse

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