Goebbels et le grand spectacle de la propagande nazie

Publié le par GEO par Balthazar Gibiat

A partir de 1933, les nazis utilisent toutes les techniques pour que le peuple adhère à l’idéologie du Führer. Des cérémonies grandioses sont mises en scène. Presse, radio et cinéma sont mobilisés pour servir la politique du IIIe Reich. Des campagnes d’affichage justifient les conquêtes en Europe et stigmatisent les Juifs… Derrière ce lavage de cerveau, Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, mais aussi Hitler qui, dès 1919, avait déjà compris l’art de séduire les masses.

Symétrie parfaite, chorégraphies au millimètre… En septembre 1938, des membres de l’association des Jeunes Filles allemandes (Bund Deutscher Mädel) dansent lors du congrès du Reich, organisé tous les ans à Nuremberg. Time Life Pictures/Getty Images

Symétrie parfaite, chorégraphies au millimètre… En septembre 1938, des membres de l’association des Jeunes Filles allemandes (Bund Deutscher Mädel) dansent lors du congrès du Reich, organisé tous les ans à Nuremberg. Time Life Pictures/Getty Images

On l'a longtemps dépeint comme « le plus grand manipulateur des temps modernes ». Et nul doute qu’il aurait apprécié ce statut, lui qu’on représente en virtuose de la propagande dont le talent assura un soutien populaire sans faille au IIIe Reich. La récente publication intégrale des 32 volumes du journal qu’il a tenu de 1923 à 1945 a pourtant conduit les historiens à remettre en cause ce portrait, ébréchant sérieusement l’imposante statue de lui-même que le « docteur Goebbels » mit tant d’ardeur à sculpter pour la postérité.

Loin des canons « nordiques » de la SS

Né en 1897 dans une modeste famille rhénane, il est un lycéen brillant, mais que son caractère froid et hautain prive de l’affection de ses camarades comme de ses professeurs. Ne pouvant exercer aucun sport – ayant perdu enfant l’usage du pied droit, il portera toute sa vie un appareil orthopédique –, il cultive son esprit en solitaire. Réformé en 1914, il écrit frénétiquement et s’imagine en nouveau Schiller, persuadé qu’un destin exceptionnel lui est promis. En 1922, il décroche un doctorat en littérature, se délectant de ce premier succès : il ne signera plus que « Herr Doktor Goebbels ». Mais son rêve de devenir un grand écrivain est brisé par les éditeurs ; l’humiliation de leur refus nourrit en lui amertume et ressentiment. Vivant aux crochets de ses parents, le jeune homme déprime violemment, jusqu’à songer au suicide. A 27 ans, l’avenir ne lui promet plus la gloire convoitée.

C’est de la politique, dont il s’est peu préoccupé jusque-là, que va venir son salut. D’abord proche du mouvement völkich, il fonde en 1924 une section du NSDAP dans sa ville natale. Ses talents d’orateur font forte impression sur ses nouveaux camarades. Tribun hors pair, il excelle à exprimer haines et frustrations. Son ambition renaît. Mais ses idées sont floues. Aiguisant sa plume de polémiste dans des publications nationalistes, il rencontre Gregor Strasser, leader de l’aile « gauche » du parti, qui devient son mentor. Goebbels se proclame alors « communiste allemand » et dirige ses diatribes contre les bourgeois…

Mais, en 1925, assistant pour la première fois à un discours du « tambour », il est littéralement subjugué. Hitler s’imposant comme seul leader, il le rallie donc, avec d’autant plus de ferveur que le chef, qui a saisi son potentiel de bateleur, le séduit sans vergogne. « Sur un nuage », Goebbels renie ses « erreurs ». Qu’importe les opinions : il a enfin trouvé la reconnaissance. Dès lors, il sera d’une fidélité absolue à son sauveur, lié à lui par une passion quasi amoureuse, et totalement mystique. Souffrant d'avoir perdu la foi catholique de ses parents, il s’accroche à la bouée de ce culte de substitution dont Hitler est le messie, et n’aspire plus qu’à faire du national-socialisme « la religion d'Etat des Allemands ».

Joseph Goebbels désigné chef de la propagande du parti nazi dès 1930

« Il ne pouvait se sentir grand que s’il était confirmé dans sa grandeur par l’idole qu’il s’était choisie », résume l’historien allemand Peter Longerich, qui lui a consacré une biographie (Goebbels, éd. Héloïse d’Ormesson, 2013). Exploitant sa dévotion, le Führer l’envoie en 1926 en mission dans « Berlin la rouge ». Goebbels y multiplie les meetings, les discours haineux et les rixes. Car cet homme chétif est fasciné par la violence. Narrant sa soi-disant « conquête » de la capitale dans un livre ( les scores électoraux du NSDAP y demeureront pourtant très inférieurs à ceux du reste de l’Allemagne ), il avoue : « En politique, les idées ne l'emportent jamais si on ne sait pas mettre à leur service la force matérielle. » Hitler approuve, lui qui a fait ses premières armes comme propagandiste de l’armée et a consacré deux chapitres de Mein Kampf à cette question cruciale à ses yeux. De fait, Goebbels va développer les principes basiques définis par son chef : jouer sur les émotions, marteler un petit nombre d'idées, dénigrer les opposants, désigner un « ennemi spécial »…

Joseph Goebbels en 1930. akg-images / Interfoto / D.H.Teuffen

Joseph Goebbels en 1930. akg-images / Interfoto / D.H.Teuffen

Des techniques efficaces qu’il peaufine en puisant dans la publicité, qui lui enseigne la saturation de l’espace public par des slogans simples et des visuels qui impactent, sans s’encombrer du réel. « Nous ne cherchons pas la vérité mais l'effet produit », résume Goebbels, qui édite pour ses troupes des manuels compilant ses recettes. « Les grandes masses sont aveugles et stupides […]. La seule chose qui soit stable, c’est l’émotion et la haine », a décrété Hitler. Pour en jouer, Goebbels sera son principal porte-voix. Une enceinte haute-fidélité et un instrument essentiel de la grande lessive des cerveaux. « Le moteur d’un mouvement idéologique n’est pas une question de compréhension mais de foi », souligne le dévot. En 1930, Hitler le nomme chef de la propagande du parti nazi.

En 1933, Joseph Goebbels, tout juste nommé ministre, s’adresse aux diplomates et aux correspondants étrangers pour expliquer la politique du Reich. Au premier rang, Adolf Hitler ne perd rien du discours de son disciple. Interfoto / LA COLLECTION

En 1933, Joseph Goebbels, tout juste nommé ministre, s’adresse aux diplomates et aux correspondants étrangers pour expliquer la politique du Reich. Au premier rang, Adolf Hitler ne perd rien du discours de son disciple. Interfoto / LA COLLECTION

Bourreau de travail, Goebbels organise des milliers de meetings pour les élections de 1932. Récompense et consécration : il est nommé en mars 1933 ministre de l'Education du peuple et de la Propagande. Fort d’un budget multiplié par dix entre 1933 et 1939, il enrôle tous les moyens de communication – presse, édition, radio, actualités filmées et télévision, cinéma, photographie… – au service de la diffusion de l’« évangile » nazi. Et développe un autre outil clef de sa stratégie, le « rassemblement de masse », organisant d’innombrables spectacles d’inspiration mi-religieuse mi-wagnérienne. La tapageuse publicité qu’il donne à ces manifestations doit prouver, aux yeux des Allemands comme au reste du monde, l’adhésion totale du peuple au régime. Pendant douze ans, l’opinion publique est entièrement sous contrôle. Toute voix dissidente interdite, pourchassée, massacrée, le culte du Führer peut s’imposer sans partage.

Une haine antisémite obsessionnelle

Avec l’entrée en guerre et les triomphes inauguraux, ce matraquage idéologique se fait encore plus intense. Tout comme la coercition. L’activité prodigieuse du ministre lui vaut les louanges du patron : « La propagande de Goebbels est une de nos armes de guerre les plus efficaces. » Les Allemands en furent-ils tous dupes ? La méthode Goebbels a surtout triomphé… par la force, la dictature servant sans doute plus sa propagande que l’inverse. Ce qui ne l’empêcha pas de s’enivrer de ses « succès ». La « quête narcissique de reconnaissance a été le moteur de sa carrière », juge Longerich. Brun, petit, malingre et boiteux, bien loin des canons « nordiques » de la SS, il regonflait son ego à coups de conquêtes parmi les jeunes actrices des studios de cinéma qu’il contrôlait, et affichait son zèle nazi par une haine antisémite obsessionnelle (c’est lui qui organisa la Nuit de cristal en 1938). Sociopathe sentimental, charmeur cynique et sans scrupule, il n’était jamais aussi heureux qu’en tribun acclamé, prêt pour cela à tous les mensonges, comme celui de faire passer son infirmité pour une blessure de guerre…

Génie de la communication ou exécutant zélé ?

Son mariage avec Magda Quandt, une nazie fanatique, lui avait ouvert les salons d’une bourgeoisie qu’il avait si longtemps fait profession de haïr… et dont il reprit les attributs, troquant les vestes de cuir prolétariennes pour les costumes sur mesure. En 1939, sa résidence berlinoise comptait 18 domestiques. Il collectionna les maîtresses, les villégiatures, les voitures de luxe et les œuvres d’art. Et put enfin faire publier son roman : 3 000 exemplaires vendus en cinq ans… Ce pur opportuniste ne fut donc pas « le grand intellectuel qu'on présentait encore il y a quelques années encore, insiste Elke Fröhlich, l’historienne qui a édité son Journal, mais un serviteur zélé de son maître Hitler. » D’ailleurs « il ne faisait pas partie du cercle des décideurs, comme Göring ou Himmler, et n'était informé que lorsque Hitler avait besoin de lui. » Il ne sut ainsi rien de la préparation du pacte germano-soviétique, et fut averti avec retard du débarquement en Normandie… Faute d’alliés, il demeura toujours isolé dans le parti, totalement dépendant, politiquement et psychologiquement, du soutien du chef. Son rôle se borna à préparer les esprits à la guerre, puis à mettre en scène le spectacle de l’enthousiasme général. Il échoua pourtant autant à définir une ligne claire qu’à s’imposer comme seule autorité en matière de propagande, composant toujours avec des rivaux à l’intérieur du parti et du gouvernement (Otto Dietrich pour la presse, Ribbentrop pour l’international, Rosenberg pour l’éducation des masses). Et lorsque les premières défaites vinrent écorner l’image du Führer dans l’opinion, son activité redoublée n’y changea rien… Faute de forger un consensus, sa propagande servit donc plus à en donner l’illusion, chose aisée quand toute expression dissonante a été éradiquée. Son œuvre ne fut qu’un simulacre. Un mensonge énorme, englobant tous les autres.

Sa foi en Hitler demeurée intacte malgré la débâcle, il fut nommé durant l’été 1944 « plénipotentiaire du Reich pour la guerre totale ». A mesure que Göring, Speer et Himmler perdaient la confiance du chef, son étoile brilla de plus en plus. Mais il n’atteignit son sommet que lorsque tout était perdu, dernier chancelier du IIIe Reich le temps d’une unique journée (le 1er mai 1945), celle séparant le suicide d’Hitler du sien. « Au fond, écrit Longerich, en dépit de toutes ses années en tant que ministre de la Propagande et maître de l’opinion publique du Reich, il ne fut jamais sûr de lui, ce que trahit son besoin de voir ses divers discours publiés et loués dans les médias qu’il contrôlait pourtant. Il consignait d’ailleurs régulièrement les “succès” de ce genre dans ses carnets. » Ainsi fit-il de son Journal le miroir où s’admirer, et le garant de sa postérité : il en avait vendu les droits de publication dès 1934, en vue d’une parution posthume. Ironie du sort, c’est ce journal qui a permis de faire tomber son sinistre masque.

Publié dans Articles de Presse

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