Heydrich et Himmler, les planificateurs de l'horreur nazie

Publié le par GEO par Volker Saux

Le tout-puissant chef de la SS et le responsable de la sécurité du Reich constituent le plus sinistre duo du régime nazi. Les deux maîtres-d’œuvre de la Solution finale partageaient les mêmes objectifs : l’extermination des Juifs d’Europe. Mais pas forcément les mêmes méthodes…

Heinrich Himmler (à gauche) et Reinhard Heydrich (à droite) en 1938. ullstein bild Dtl. / Getty Images

Heinrich Himmler (à gauche) et Reinhard Heydrich (à droite) en 1938. ullstein bild Dtl. / Getty Images

Une élégante villa néoclassique, aux airs de petit palais, blottie dans un recoin de Wannsee, la station balnéaire huppée du sud-ouest de Berlin. Son parc de 3 hectares borde un grand lac sinueux où les Berlinois aiment venir se baigner et naviguer les week-ends d'été. On l'appelle la villa Marlier, car elle fut construite dans les années 1910 pour le riche commerçant Ernest Marlier, qui la revendit assez vite à un industriel proche du parti nazi. Depuis 1940, elle sert officiellement… de centre de vacances pour le service de sécurité de la SS. Mais en ce 20 janvier 1942, au creux de l'hiver, la quinzaine de dignitaires qui s'y réunit n'est pas venue en villégiature. Le but de leur rencontre, dans ce cadre feutré et discret, à l'écart de l'agitation de la capitale du Reich, est bien plus sinistre : planifier l'élimination des Juifs d'Europe.

La villa Marlier, où l'Holocauste fut planifié

Les quinze hommes ont été rassemblés par Reinhard Heydrich, 37 ans, haut général de la SS et directeur du RSHA, le Reichssicherheitshauptamt, l’Office central de la sécurité du Reich. Autrement dit, le chef d'un vaste ensemble regroupant le SD (service de renseignement), la Kripo (police criminelle) ou encore la Gestapo (police politique), s'inscrivant lui-même au sein de la puissante SS, organisation centrale du régime nazi. A l'été 1941, Heydrich a été chargé par Hermann Göring, le numéro deux du Reich, de préparer une « solution d'ensemble de la question juive », un euphémisme bureaucratique pour désigner l'extermination des Juifs d'Europe. Il a mûrement réfléchi au sujet et a lancé, dès le 29 novembre (la conférence était au départ programmée le 9 décembre avant d’être reportée), une invitation à une série de hauts responsables, afin d’exposer son plan et régler quelques détails techniques. Parmi eux, divers hauts gradés de la SS, des représentants des ministères civils (Intérieur, Affaires étrangères, Justice...), de la chancellerie du Reich, des autorités d'occupation dans les territoires conquis à l'Est (ministère des Territoires occupés de l'Est, Gouvernement général de la Pologne). Tous s'attablent, le jour J, autour d'une grande table en bois de la villa, aux vitres donnant sur le parc et le lac.

La discussion dure à peine 1 h 30. Elle restera, aux yeux de l'Histoire, le moment clé où s'est décidé l'Holocauste, au point que la villa Marlier est aujourd'hui devenue un mémorial. Dans un livre publié en 2016, récemment traduit en français (La conférence de Wannsee, éd. Héloïse d'Ormesson), l'historien allemand Peter Longerich, l'un des meilleurs spécialistes du nazisme, décortique la conférence et son contexte. De son étude, il ressort que l'importance de cette rencontre dans le processus de décision de la Solution finale doit finalement être relativisée. L'extermination systématique et industrielle des Juifs d'Europe se serait réalisée de façon beaucoup plus progressive et sinueuse. Et aussi sous l'impulsion d'autres acteurs, à commencer par le supérieur direct de Reinhard Heydrich : le puissant Heinrich Himmler, commandant suprême de la SS. De la conférence de Wannsee, il n'est resté qu'une trace écrite : un « Protocole », compte-rendu de 15 pages rédigé par Adolf Eichmann (chef du bureau des affaires juives du RSHA et futur responsable du transport vers les camps de la mort) et approuvé par Heydrich avant d'être envoyé aux participants. Reproduit en trente exemplaires, on n'en a retrouvé qu'un. Le document, tapé à la machine, semblable à un banal rapport administratif, permet de suivre le déroulé de la réunion.

Un seul compte-rendu de la conférence de Wannsee

Celle-ci commence par un monologue de Heydrich, physique athlétique, visage lisse et raie blonde impeccable, qui détaille son plan d'ensemble : il s'agit de déporter tous les Juifs d'Europe « à l'Est », c'est-à-dire dans l'Union soviétique que l'Allemagne s'acharne alors à conquérir (l'opération Barbarossa, visant à envahir l'URSS, a été lancée en juin 1941). Ils y seront soumis aux travaux forcés, pour la construction de routes, à la suite de quoi « un grand nombre disparaîtra sans aucun doute par diminution naturelle ». Quant aux plus résistants, ils recevront un « traitement approprié ». Traduction : ils seront exécutés.

Ce programme, prévoit Heydrich, sera mis en œuvre une fois la guerre finie et la victoire de l'Allemagne acquise. Pour montrer l'ampleur de la tâche, le chef du RSHA communique à ses invités un tableau récapitulatif des populations juives en Europe, par pays. Le total, en dernière ligne : plus de 11 millions.

Le projet meurtrier de Reinhard Heydrich semble parfaitement ordonné. Il a d'ailleurs été approuvé par Hitler lui-même dès l'été 1941. Il s'inscrit dans la logique du régime nazi depuis l'entrée en guerre en 1939 : celle d'une déportation des Juifs dans une zone périphérique (on pense même un temps à Madagascar !) où ils s'éteindraient à petit feu. Mais au moment de la conférence de Wannsee, ce plan implacable est devenu… presque obsolète.

La politique antisémite du Reich s'est brutalement durcie en 1941

Lors des six mois précédents, la politique antisémite du Reich, enclenchée dès les années 1930 (lois de Nuremberg de 1935 mettant les Juifs au ban de la société, pogroms de la Nuit de cristal en 1938, émigrations forcées…), s'est brutalement durcie. D'abord par la déportation des Juifs vivant dans le Reich vers des ghettos dans les territoires conquis de l'Est (à Lodz, Minsk, Riga…), Hitler exigeant soudain que l'Allemagne soit vidée de ses « races impures » à la fin 1941. A cette déportation s'ajoute le massacre de Juifs locaux pour faire de la place aux nouveaux arrivants.

Des meurtres de masse sont aussi perpétrés durant l'invasion de l'URSS, menés notamment par les Einsatzgruppen, des unités mobiles de SS et de policiers avançant dans le sillage de la Wehrmacht : c'est le début de la sinistre Shoah par balles, des exécutions sommaires de milliers de Juifs (plus de 33 000 en septembre à Babi Yar, près de Kiev), qui déciment les populations d'Ukraine, de Biélorussie, des pays Baltes… A la fin de l'année, ces meurtres s'étendent à certaines régions du Gouvernement général de la Pologne occupée (Lublin, Galicie…).

A la fin de 1941, un demi-million de Juifs ont déjà été exterminés. On a même commencé à tuer avec des camions à gaz, à Chelmno, au nord de Lodz. Et entamé la construction d'un premier camp d'extermination, à Belzec, entre Lviv et Lublin. Les mots des hauts dirigeants nazis, eux, sont toujours plus radicaux, comme lorsque Hitler parle dans un discours du 12 décembre 1941 de « l'extermination de la juiverie ». Même sans plan d'ensemble, la mécanique génocidaire semble bel et bien lancée, ici et maintenant – et non après la guerre comme l'imagine Heydrich.

Les raisons de cette escalade sont complexes. Parmi elles, il y a l'extension du conflit à l'URSS et aux Etats-Unis (en décembre 1941) : du point de vue des nazis, une guerre mondiale est forcément une guerre à mort « contre les Juifs ». Mais aussi le fanatisme d'un homme, aux manettes de cet engrenage meurtrier : le Reichsführer SS Heinrich Himmler.

Heinrich Himmler, le fanatique

L'homme aux fines lunettes rondes, exécuteur zélé des ordres du Führer, est aussi un obsédé de la race. Son grand projet ? La réorganisation de l'Europe sous la domination des Germains – Hitler l'a d'ailleurs nommé en 1939 « commissaire du Reich pour le renforcement de la race allemande ». Cela passe par une politique de colonisation allemande de l'est de l'Europe (le fameux Lebensraum, l'espace vital, concept clé de l'idéologie nazie) et d'élimination des populations « inférieures », à commencer par les Juifs.

A l'été 1941, doté par Hitler de pouvoirs étendus qui lui assurent une grande liberté d'action, c'est lui qui commande et supervise les massacres des Juifs soviétiques sur le front de l'Est, multipliant les missions d'inspection sur le terrain, incitant à la tuerie. C'est lui aussi qui, à la mi-août 1941, après avoir assisté à un meurtre de masse par balles à Minsk (et en avoir éprouvé de la nausée), demande de concevoir d'autres modes d'exécution, moins « éprouvants » pour ses hommes que les fusillades – s'ensuivra le développement de l'extermination des Juifs par le gaz, d'abord dans des camions, puis dans des bâtiments. A la fin 1941, outre Hitler, Himmler est le principal ordonnateur des prémices du génocide. Il a repris en main les persécutions anti-juives jusque-là plutôt laissées à Heydrich, dans un contexte où il cherche aussi à renforcer le pouvoir de la SS dans les territoires de l'Est et le sien au sein du régime.

Himmler et Heydrich, le duo redoutable

Le Reichsführer SS de 41 ans et son subordonné se connaissent depuis longtemps. C'est Himmler, à la tête de la SS depuis les années 1920, qui recrute Heydrich en 1931, après son éviction de la Marine allemande et son adhésion au NSDAP. Il lui confie la création du service de renseignements du parti nazi, le Sicherheitsdienst (SD), qui sera intégré en 1939 dans le RSHA. Les deux hommes forment un duo redoutable où Heydrich fait figure de bras droit et d'éminence grise dans l'ombre de son maître (d'où l'expression HHhH, pour «Himmlers Hirn heisst Heydrich », « le cerveau d’Himmler s'appelle Heydrich »). Ils grimpent ensemble dans la hiérarchie du régime après 1933, y affirmant le pouvoir de la SS. Ils planifient la Nuit des longs couteaux (la purge des SA en 1934), mettent en place le tout premier camp de concentration à Dachau en 1933, organisent et contrôlent l'Etat policier... Et participent aussi bien sûr à la politique anti-juive, sur laquelle ils ont la main après l'entrée en guerre.

Mais à Wannsee, fait étonnant, comme le remarque Peter Longerich dans son livre : Himmler n'est pas invité. Ni même représenté par l'un des HSSPF de l'Est, ces chefs locaux de la SS et de la police, relais directs de Himmler, qui jouent un rôle crucial dans les massacres et déportations de 1941. Comme si Heydrich voulait minimiser ces actions déjà en cours, qu'il qualifie, dans sa présentation, de « solutions transitoires » et « d'alternatives » permettant de « gagner de l'expérience ». En attendant la « solution finale à venir », qui consistera en l'application d'un grand plan structuré : le sien.

Face à l'aréopage de dignitaires réunis dans la villa, Reinhard Heydrich s'efforce de se poser en principal planificateur de la Solution finale. Même si son projet est, en fait, déjà en partie caduc. Dans la discussion qui suit, l'un des invités, Josef Bühler, représentant du Gouvernement général de Pologne, semble le lui rappeler. Dans une « longue déclaration sous-estimée dans bien des interprétations de la conférence », selon l'historien Peter Longerich, l'homme demande de régler au plus vite la « question juive » dans cette région où se trouve le plus grand nombre de Juifs sous contrôle allemand (plus de 2 millions). L’objectif est atteignable, moyennant « certains travaux préparatoires » (une allusion aux méthodes d'assassinat alors développées), sans attendre la fin de la guerre et sans déportations plus à l'Est. Un contre-pied au plan de Heydrich… qui correspond finalement à ce que sera la Solution finale, avec ses camps de la mort disséminés en Pologne occupée. Et à ce qui commence à être mis en place fin 1941 par Himmler.

Faut-il parler d'une rivalité entre Heydrich et Himmler ?

Plutôt d'une concurrence de points de vue entre, d'une part, la mission de Heydrich, qui continuait à vouloir mettre en branle la grande solution des déportations en fonction d'un plan d'ensemble préparé à l'avance, et la position de Himmler, qui souhaitait poursuivre par tous les moyens le processus d'extermination déjà provoqué par les déportations dans certaines zones clés, sans attendre le développement d'un plan d'ensemble. Ces deux conceptions cohabitent dans les mois suivants, début 1942, entre mise en place de travaux forcés meurtriers et extermination massive des Juifs « inaptes au travail ». Mais, peu à peu, la logique d'une extermination rapide et totale, au cours même de la guerre, prend le dessus. Cette escalade se produit en plusieurs étapes, dont l'une est décisive : la mort de Heydrich, après un attentat mené par des résistants tchécoslovaques à Prague fin mai 1942 (en plus d'être chef du RSHA, l'homme est aussi vice-gouverneur du Protectorat de Bohême-Moravie). Elle provoque « l'Aktion Reinhard », l'extermination systématique des Juifs et Roms du Gouvernement général de Pologne dans les camps de Belzec, Sobibor et Treblinka, entre 1942 et 1943. Et laisse définitivement les mains libres à Himmler, qui accroît encore son pouvoir (il prend les commandes du RSHA) et installe son programme génocidaire à l'échelle de l'Europe. Himmler vient ainsi assister, le 17 juillet 1942, à une exécution en chambre à gaz à Auschwitz, puis, le soir même, se montre d'humeur joviale, un verre de vin à la main, avec la satisfaction du travail accompli. La machine de mort fera 6 millions de victimes.

Publié dans Articles de Presse

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