Hitler

Publié le par France Culture par Aurélien Bellanger

Hitler

La mort de Hitler comme scène de genre

Je m’étais endormi la veille, à l’hôtel, devant une compétition de billard, commentée en Allemand : c’était, des angles de caméra qui transformaient la table en trapèze à la couleur verte du tapis, étrangement proche d’un match de foot, un match dont on aurait poli toutes les aspérités des joueurs jusqu’à les faire ressembler à des boules indiscernables, et je m’étais délicieusement endormi.

Le lendemain, dans une configuration proche mais privé de télé, j’avais eu du mal à m’endormir. J’avais du ainsi reconstituer sur mon iPhone l’une des autres émissions typiques de mes nuits à l’hôtel, l’un de ces documentaires sordides et irrésistibles des chaînes avancées de la TNT : j’avais lu en intégralité la page wikipedia sur les derniers jours d’Adolf Hitler

Je m’étais d’ailleurs étonné, quelques semaines plus tôt, face à la bibliothèque bourgeoise devant laquelle j’avais dû récemment patienter, de la présence, à cause de la biographie de Kershaw, d’une unique image parmis les centaines de livres alignés : mes hôtes exposaient comme une icône dégénérée, une tête petite tête d’Hitler au milieu de leur salon.

Je ne juge pas, j’allais m’adonner ce soir là à un plaisir autrement plus coupable : alors que je ne peux pas relire un roman ou revoir un film où le héros meurt sans parvenir à me dire que cette fois le héros va s’en tirer, les récits de la mort d’Hitler présentent ce charme à peu près unique qu’on veut absolument que celui décède — ma seule compassion allant en général aux enfants soldats des derniers jours de la bataille de Berlin, et aux six enfants du couple Goebbels

Tout est sinon délicieux : les colères abominables et stériles du führer impuissant, son addiction soudaine aux sucrerie, les partouzes nazis qui s’organisent à l’étage. Tout est si dégénéré soudain qu’on s’attend à tout moment que le végétarien Hitler décide soudain de manger son chien. On en est pas si loin d’ailleurs, quand il lui fait goûter le cyanure qu’il destine à sa maîtresse, lui préférant se tirer une balle dans la tête — et on le voit hésiter, au dernier moment, tout au fond de cette scène sans témoin, entre ses deux calibres, celui de 7.65 millimètre et celui de 6.35 : quoi de plus nazi que ce dernier scrupule ? 

Le décors était sinon sublime : un Reich dévasté, des murs suintants d’humidité, le bruit sourd d’un compresseur d’air, l’odeur abominable. 

Le Führer dort à des heures étranges, organise des réunions d’état-majors à des heures insolites : cela fait longtemps que plus personne n’a vu le soleil, et cela sent l’essence depuis qu’Hitler a demandé à son aide de camp de siphonner son véhicule officiel pour brûler son cadavre : il n’ira pas dans son nid d’aigle. 

Hitler ressemble à un junkie en manque — comme l’anticipation de ces drogués dont les légendes urbaines de mon enfance peuplaient les vestiges du mur de l’Atlantique, ce premier étage voûté et indestructible de la future tour de Babel au sommet de laquelle Speer aurait dû poser le mausolée du Führer, si l’histoire ne lui avait pas réservé un bunker humide, avec en guise de momie un corps recroquevillé comme une marionnette noire, et plusieurs fois exhumé, et rebrûlé, sur les ordre de Staline — qui organise en même temps la rumeur d’une survie et d’une fuite possible de son inimitable ennemi. 

Cela ne pouvait pas finir autrement, mais il avait fallu aller jusque là — voilà toute l’énigme : pourquoi le destin de cet homme si médiocre dut- il être jouée, avant qu’on le neutralise, sur un théâtre global, et sur cette scène glissante et dangereuse appelée l’histoire universelle ? 

Car personne n’a jamais sérieusement pris Hitler pour un génie du mal — le sinistre Petiot, au hasard, nous impressionne bien plus. 

Il faut aller regarder, je crois, vers les peintures d'Hitler pour comprendre quelque chose à tout cela, au destin d’un enfant de la verdoyante Autriche venu se perdre avec tout un continent dans le plus sordide des labyrinthes. 

Elles ressemblent aux fonds un peu kitchs des films de Disney, que Hitler aimera tant. 

Et la guerre a du ressembler, de son point de vue, à l’équivalent compliqué d’une reconnaissance artistique, quand la caméra mutliplane des armées alliées a lentement découvert, au terme d’un lent travelling avant, son chef d’oeuvre — le dernier des grands tableaux de paysage qu’on aura peint en Europe, celui d’un paysage dévasté, avec dissimulé en lui, car c’était un tableau de paysage truqué, comme ceux de Poussin, une petite scène de genre, édifiante et venimeuse, qui représentait le suicide du peintre.

Publié dans Articles de Presse

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