On en sait plus sur le seul camp de concentration nazi de Grande-Bretagne

Publié le par Ouest-France par Sacha Martinez

Une archéologue de l’université de Staffordshire, au Royaume-Uni, vient de publier son étude sur l’unique camp de concentration nazi établi en Grande-Bretagne. Le camp Sylt, sur l’île anglo-normande d’Aurigny, a été cartographié. Et même modélisé en 3D. Un travail qui apporte un nouvel éclairage sur les conditions de vie des prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ici, le seul vestige encore debout du camp de concentration de Sylt sur l’île d’Aurigny, à quelques kilomètres des côtes normandes. (Photo : Centre d’archéologie de Staffordshire / Université de Cambridge)

Ici, le seul vestige encore debout du camp de concentration de Sylt sur l’île d’Aurigny, à quelques kilomètres des côtes normandes. (Photo : Centre d’archéologie de Staffordshire / Université de Cambridge)

« Une zone d’ombre de l’histoire de la Grande-Bretagne. » C’est ainsi que Caroline Sturdy Colls, archéologue au centre de Staffordshire, décrit l’île d’Aurigny. Car pendant quatre ans, entre 1940 à 1944, ce caillou anglo-normand, situé à quelques kilomètres au large du Cotentin, a abrité un camp de concentration allemand.

On en sait plus sur le seul camp de concentration nazi de Grande-Bretagne

« Le seul sur le sol britannique de toute la Seconde Guerre mondiale », remarque Benoît Luc, directeur du service de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre de la Manche.

Le 31 mars 2020, l’archéologue britannique a publié une étude dans la revue Antiquity. Son travail, démarré en 2010, a permis de cartographier l’ensemble du camp de concentration de Sylt. Le but ? Comprendre les conditions de vie des prisonniers de l’époque.

Retour en 1940. Cet été-là, l’armée allemande envahit la France et prépare sa bataille contre l’Angleterre. Le Reich prend alors possession des îles anglo-normandes. À Aurigny, la quasi-totalité de la population a fui. Les troupes allemandes décident donc d’en faire un lieu stratégique.

« Aurigny est l’une des pierres qui a constitué le fameux Mur de l’Atlantique », précise Benoît Luc, qui a écrit un ouvrage sur les déportés d’Aurigny.

Jusqu’à 5 000 détenus sur l’île

Quelques mois après, la bataille d’Angleterre est perdue par les Allemands. Aurigny se transforme en forteresse. Blockhaus et murs antichars vont bétonner le caillou isolé. L’île « Adolf », rebaptisée ainsi sur ordre d’Hitler, n’est plus un marchepied pour la victoire mais une impasse où l’on attend les Alliés. Il s’agit de la rendre imprenable.

Pour mener à bien ce chantier, il faut de la main-d’œuvre. Le 22 février 1942, les premiers déportés arrivent sur l’île : « Ils vont être jusqu’à 5 000 détenus au milieu de l’année 1943, répartis en quatre camps », raconte Benoît Luc.

Parmi ces quatre camps, celui de Sylt. Il sera le seul reconnu, par le gouvernement britannique, dès 1945, comme un véritable camp de concentration. Et l’étude récemment publiée outre-Manche apporte un nouvel éclairage sur les conditions de vie des déportés.

La photogrammétrie aérienne du camp de concentration de Sylt prise en 2017 révèle le peu d’éléments du camp encore visibles, aujourd’hui, en surface. Une plaque commémorative (A) a été installée par un survivant du camp en 2008. (Photo : Centre d’archéologie de Staffordshire / Université de Cambridge)

La photogrammétrie aérienne du camp de concentration de Sylt prise en 2017 révèle le peu d’éléments du camp encore visibles, aujourd’hui, en surface. Une plaque commémorative (A) a été installée par un survivant du camp en 2008. (Photo : Centre d’archéologie de Staffordshire / Université de Cambridge)

Il a fallu près de dix ans à Caroline Sturdy Colls pour finaliser son étude. La raison ? « Les preuves des crimes commis à Lager Sylt ont été enterrées physiquement et métaphoriquement », estime la chercheuse dans le National Geographic.

L’archéologue, avec son équipe, a réuni des documents d’archives, des photos aériennes d’époques et surtout utilisé le Lidar. Une nouvelle technologie laser employée dans les recherches archéologiques. Résultat : ils ont pu cartographier l’ensemble du site. Et même réaliser des projections en trois dimensions.

En pratique l’étude met en évidence des preuves physiques des conditions de détention en vigueur à Sylt. On apprend ainsi que « dans les espaces communs, chaque prisonnier n’avait au mieux que 1,4 m² d'espace pour se mouvoir ». Ou encore que les écuries des officiers SS étaient mieux conçues que les baraquements des prisonniers.

Démontrer scientifiquement l’existence du camp de concentration

À l’aide d’images aériennes d’époque, les chercheurs ont aussi pu établir le changement de fonctionnement du camp en 1943.

« Le camp de Sylt s’est largement étendu lorsqu’il est passé d’un camp de travail à un camp de concentration, révèle l’archéologue britannique dans son étude. D’imposantes clôtures et des tours de garde ont alors vu le jour autour du site. »

Voici une partie des modélisations en trois dimensions du camp de concentration de Sylt. (Photo : Centre d’archéologie de Staffordshire / Université de Cambridge)

Voici une partie des modélisations en trois dimensions du camp de concentration de Sylt. (Photo : Centre d’archéologie de Staffordshire / Université de Cambridge)

« Longtemps, il a été difficile de faire la différence entre camp de travail et camp de concentration à Aurigny, constate directeur du service de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre de la Manche. Mais ces images 3D permettent d’associer les conditions de vie des déportés à l’imaginaire collectif des camps de concentration. »

Comprendre les îles pour comprendre l’histoire

Ce travail pourrait donc aider les Britanniques à accepter ce difficile morceau de leur histoire. En 2017, Graham McKinley, élu d’Aurigny, a posé un premier jalon en interdisant les constructions sur le site de Sylt. Il espérait même faire de l’île « un lieu de mémoire ». Une tâche difficile aux yeux de Luc Benoît.

« Les îles anglo-normandes sont méconnues par les Britanniques comme les Français, justifie l’écrivain de 34 ans. Mieux comprendre cette géographie complexe, permettra à terme, de comprendre son histoire. Les deux vont de pair. »

En attendant, l’étude britannique lève un voile jeté sur ce territoire en 1945. Car depuis la reconnaissance du camp de concentration par l’état. Rien n’avait été fait sur le site. Et c’est déjà un grand pas en avant.

Publié dans Articles de Presse

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