Qui était Dietrich Eckart, le mentor d'Hitler ?

Publié le par GEO par Maud Guillaumin, Marie Saumet

En 1919, Adolf Hitler rencontre ce poète et dramaturge à la réputation sulfureuse. C’est à ses côtés qu’il forgera son idéologie antisémite et ultranationaliste.

Dans les cafés munichois, Dietrich Eckart fascine les plus extrémistes. ullstein bild / Getty Images

Dans les cafés munichois, Dietrich Eckart fascine les plus extrémistes. ullstein bild / Getty Images

Ce n’est que la seconde fois qu’Hitler assiste à un meeting du Deutsche Arbeiterpartei ( Parti ouvrier allemand ), et déjà, il trépigne… A l’automne 1919, le caporal de 31 ans se tient dans l’arrière-salle de la brasserie Sternecker, à Munich. Il s’agace des propos du cofondateur du mouvement, Karl Harrer, trop mou, trop terne… Mais n’ose pas intervenir. Soudain, une voix tonitruante interrompt l’orateur : « Tout le monde se fout de ce que vous racontez ! » Hitler, médusé, se retourne et aperçoit un colosse au regard bleu intense, au crâne chauve, souligné par une épaisse moustache en brosse : Dietrich Eckart. Cette rencontre changera sa vie. A la fin du discours, Anton Drexler, l’autre leader du mouvement, le présente à Eckart, alors célèbre dramaturge. Entre les deux hommes, que plus de vingt ans séparent, le courant passe aussitôt, même si le cadet avoue n’avoir vu aucune pièce du maître, qui ne se vexe pas. Au contraire, Eckart l’invite la semaine suivante dans sa villa munichoise. Encore balbutiant en politique, Hitler est flatté d’avoir suscité l’intérêt de cet individu hors normes.

A 31 ans, écrivain raté, Eckart sombre dans la morphine et l’alcool

Le parcours d’Eckart est pour le moins chaotique. Orphelin de mère dès 10 ans, il déçoit son père, notaire à Neumarkt, en renonçant à la médecine pour devenir poète et dramaturge. A 27 ans, il perd cette figure paternelle et dilapide la fortune familiale. En 1899, il s’installe à Berlin, espérant y trouver la gloire. Mais ses pièces de théâtre ne rencontrent aucun écho, et il sombre dans la morphine et l’alcool, se retrouvant parfois à coucher dans les parcs de Berlin. La déchéance est sans fin : Eckart, victime de crises de démence, est interné plusieurs fois dans un asile d’aliénés. Son salut ? Il vient de la lecture, en 1911, de la pièce de théâtre Peer Gynt, du Norvégien Henrik Ibsen. L’écrivain de 44 ans se reconnaît en ce Faust nordique, lui aussi en proie à ses démons intérieurs. Dès lors, il s’attelle à l’adaptation de l’œuvre, qu’il traduit et réécrit à sa façon. L’année suivante, en 1912, c’est un triomphe. Sa pièce sera jouée plus de 600 fois à Berlin : pour Eckart, le vent est en train de tourner.

Des idées extrémistes et antisémites

Porté par le succès, il se rêve dorénavant en grand dramaturge nationaliste : c’est par ses écrits qu’il veut défendre ses idées extrémistes et antisémites. Il rédige ainsi en 1916, pendant la guerre, son second grand succès, Lorenzaccio, portrait d’un prince en quête d’un leader, qu’il nomme le « Führer », chargé de ramener l’ordre et la fierté dans son fief. C’est à cette période qu’Eckart devient une figure incontournable des cafés munichois, attirant le gratin nationaliste par son érudition et son humour pince-sans-rire. On vient le voir comme on vient au spectacle.

En 1918, il cofinance l’achat du périodique antisémite Auf gut Deutsch (En bon allemand) dans lequel il critique avec rage la mainmise des Juifs sur l’économie, la République de Weimar et le traité de Versailles, tout en y injectant son goût pour l’occulte et le paganisme. On y retrouve des plumes comme Alfred Rosenberg, qui appelle à la fondation d’un nouveau christianisme, Ellegaard Ellerbek, le poète du culte solaire, ou encore Ernst Wachler, qui tente de remettre au goût du jour le théâtre germanique en plein air. Nouveau succès : le brûlot se vend à 30 000 exemplaires dans une Allemagne gagnée par les idées völkisch et les mêmes obsessions que celles d’Eckart. Mais il manque encore au pays l’homme qui pourrait porter ces idées au plus haut. Lorsque Eckart rencontre Hitler en 1919, c’est une évidence : il a découvert son « Führer », le leader charismatique dont il dessinait le portrait dans Lorenzaccio.

Pour Hitler, la rencontre avec Eckart est une révélation

Selon Timothy W. Ryback, auteur de Dans la bibliothèque privée d’Hitler (2010, éd. Livre de Poche), le jeune Autrichien est envoûté par ce nationalisme poussé à l’extrême, très éloigné des idées de ses parents qui étaient plutôt tolérants. En quelques mois, il devient le protégé du dramaturge auprès duquel il gagne en confiance et acquiert la crédibilité qui lui manquait. Surtout, il structure sa pensée, notamment sur l’antisémitisme, qui jusque-là n’était pas, pour lui, une question centrale. Car Eckart est convaincu du « péril » : la destruction des Juifs est la seule condition pour mettre fin aux épreuves subies depuis des millénaires par le Volk (peuple).

A ses côtés, Hitler se sent pousser des ailes… et ose tout. Dès janvier 1920, six mois après son adhésion au Deutsche Arbeiterpartei, il écarte ainsi le pâle cofondateur du parti, Karl Harrer, puis rebaptise le mouvement Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (Parti national-socialiste des travailleurs allemands, désigné sous le sigle NSDAP). Désormais, Eckart en est convaincu, Hitler est « l’homme qui prendra la tête du mouvement ». Il entame alors avec son protégé une tournée pour le présenter à ses relations. En bon dramaturge, Eckart va mettre en scène le futur Führer à qui il apprend à subjuguer les foules avec son regard et sa gestuelle. Il devient un maître, une figure paternelle, qui lui fait prendre des cours de diction, lui apprend à rédiger ses discours. « Adolf Hitler est l’avenir de l’Allemagne », répète le poète à ses proches.

Pour étendre le rayonnement du NSDAP, il va jusqu’à hypothéquer sa maison afin de racheter le Völkischer Beobachter ( L’Observateur populaire ), qui devient l’organe de presse du parti. Le duo fonctionne à merveille. Hitler répète souvent qu’Eckart est « l’étoile polaire du nazisme » et lui commande les paroles de Deutschland erwache ( Allemagne, réveille-toi ! ), l’hymne du parti. L’année suivante, le NSDAP est pourtant secoué par des dissensions après la conférence d’Augsbourg où Hitler voit son autorité ébranlée. Son audace et ses colères l’ont jusqu’ici préservé, mais, en 1921, certains soulignent les limites de sa formation politique. Fou de rage, celui-ci quitte le parti. Les nazis se tournent alors vers Eckart pour négocier une sortie de crise avec son protégé. Les conditions d’Hitler sont drastiques et mûrement réfléchies avec son mentor. L’Autrichien exige son élection à la présidence du parti avec des pouvoirs dictatoriaux. Eckart le soutient dans le Völkischer Beobachter : « Nul ne peut être plus prêt à se sacrifier pour servir notre cause. » Opération réussie : le 22 octobre, le parti est désormais aux mains d’Hitler.

Incontrôlable, toujours en proie à ses addictions, Eckart est peu à peu écarté de l’action directe du parti. Mais il répète à qui veut l’entendre qu’il n’a pas perdu son influence : « Suivez Hitler. Il dansera, mais c’est moi qui ai écrit la musique. » Très affaibli, il prend pourtant part au désastreux putsch de Munich, le 9 novembre 1923. Emprisonné à la forteresse de Landsberg avec Hitler et d’autres officiels du NSDAP, il est relâché pour raisons de santé et décède d’une attaque cardiaque due à la morphine le 26 décembre 1923.

Hitler et Göring, en 1933, se recueillent devant la maison où mourut Eckart, en Bavière. Photo12/Collection particulière

Hitler et Göring, en 1933, se recueillent devant la maison où mourut Eckart, en Bavière. Photo12/Collection particulière

Loin de l’oublier, dans son second manuscrit de Mein Kampf (1925), Adolf Hitler achève son livre par cette dédicace : « L’homme qui a consacré sa vie au réveil de son, de notre peuple, par la poésie et par la pensée, et finalement par l’action : Dietrich Eckart. » En 1934, devenu chancelier, le Führer se déplacera à Neumarkt pour inaugurer personnellement un monument à sa mémoire. Même un mégalomane de la trempe d’Hitler devait bien admettre ce qu’il devait à son maître à penser.

Publié dans Articles de Presse

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