Robert Poujade, le ministre « de l'Impossible », est mort

Publié le par le Point par François-Guillaume Lorrain

Il fut le premier ministre de l'Environnement. En 1975, il raconta son expérience dans un livre au titre évocateur : « Le Ministère de l'Impossible ».

Robert Poujade, ministre de l'Environnement, et Jacques Chirac, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie et des Finances, sortent du conseil des ministres, le 13 janvier 1971. AFP

Robert Poujade, ministre de l'Environnement, et Jacques Chirac, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie et des Finances, sortent du conseil des ministres, le 13 janvier 1971. AFP

Mort le 8 avril dernier à l'âge de 91 ans, Robert Poujade fut maire de Dijon pendant trente ans, Député au long cours, il restera dans la vie politique pour avoir été le premier ministre de l'Environnement. Un maroquin qu'il conserva trois ans – de janvier 1971 à mars 1974 – dans les gouvernements de Jacques Chaban-Delmas puis de Pierre Messmer sous la présidence de Georges Pompidou. Une expérience marquante et cuisante qu'il raconta dans Le Ministère de l'Impossible, un livre presque introuvable aujourd'hui mais auquel fit référence l'un de ses lointains successeurs, François de Rugy. 

Article publié en septembre 2018

C'est tout ce qu'on a retenu de la prise de fonctions de François de Rugy : il ferait de la Transition écologique « un ministère du Possible » et non « de l'Impossible ». La formule, reprise le jour même ad libitum, était jolie, mi-orwellienne mi-spinozienne. On aurait voulu l'en féliciter, mais il la devait à un livre introuvable, Le Ministère de l'Impossible, signé en 1975 du premier ministre en date de l'Environnement, Robert Poujade.

Cet ouvrage – publié chez Calmann-Lévy dans une collection dirigée par le regretté François-Henri de Virieu –, l'ancien ministre de Georges Pompidou nous en avait remis un exemplaire en mai dernier lorsque nous enquêtions sur les préparatifs de la contre-manifestation gaulliste du 30 mai. Nous l'avons lu, avec intérêt, étonnement, amusement.

Giscard d'Estaing, alors ministre de l'Économie, qui lui annonce la couleur : « C'est intéressant, votre ministère, il ne devrait rien coûter à l'État. » Ironie dissuasive même chez Albin Chalandon : « En somme, tu es préposé à embêter tout le monde, un métier plutôt risqué. »

Un emmerdeur nommé pour brasser du vent à peu de frais : voilà donc à quoi en était réduit le pauvre Poujade, que la feuille de route esquissée par Pompidou ne pouvait guère rassurer : « Vous n'aurez pas beaucoup de moyens. Vous aurez peu d'action directe sur les choses. Vous ne connaîtrez que très tard les résultats de votre action. » Comme encouragement, on a connu mieux.

Et la mer ? Qui est responsable de la mer ?

Tout était à faire. La France vivait au Moyen Âge de l'environnement. Mais Poujade a pris son bâton de pèlerin et s'est taillé à la serpe son précarré. Ce ministère, on l'avait tout de même voulu, même si, rappelle-t-il, le terme « environnement » employé dans les pays anglo-saxons était si peu usité en France qu'on ajouta, pour plus de clarté, « Protection de la nature ».

Ce « on » désigne quelques hommes oubliés, Serge Antoine, l'homme qui avait dessiné les régions, Louis Armand, le patron de la Datar, tous deux frappés par l'expérience des Américains, qui, face à la catastrophe écologique de Los Angeles empoissée dans le smog, avaient débloqué des milliards. Pour obtenir quelques millions, Poujade mena « d'âpres négociations », discutant pied à pied avec les ministères pour qu'ils lâchent leurs attributions. Ainsi put-il arracher l'eau à l'Aménagement du territoire, ce qui lui permit d'instaurer des mesures de contrôle dans les rivières, de mener un inventaire national, d'intensifier la construction des stations d'épuration, bref, d'engager la bataille.

Et la mer ? « J'ai demandé : qui est responsable de la mer ? Réponse : tout le monde et personne. » Mais surtout personne. Poujade s'engouffre dans ce vide pour inaugurer la préservation des côtes, prémices du Conservatoire du littoral créé en 1975. Avec les eaux, Poujade ne devint pas le meilleur ami des industriels, surtout lorsqu'il obtint de l'Industrie la surveillance des établissements classés. Mais avec l'Agriculture, il échoua à récupérer les forêts et l'ONF et les sites non naturels avec la... Culture.

« Guérillas »

« Cela n'a pas été facile », nous avait confié avec un certain sens de la litote Robert Poujade. Son ouvrage est jalonné de ses « guérillas ». Avec la Santé, quand il fallut appliquer les décrets sur la pollution de l'air qui auraient dû être exécutifs depuis dix ans. Avec les constructeurs automobiles pour limiter le bruit des véhicules. Si la France mit la sourdine après 1970, c'est à Poujade et à ses équipes qu'elle le doit. Avec les promoteurs immobiliers, grands massacreurs de montagnes et de côtes dans les années 1960. Lorsqu'il se mêle des villes nouvelles, on lui rétorque que son domaine est la nature et les forêts. Mais on est en plein boom des villes à la campagne, rétorque-t-il avec bon sens. Sur le nucléaire, Poujade avoue sa totale impuissance. Déjà !

Après l'avoir cité, François de Rugy serait donc bien inspiré de lire ce passionnant livre de combat dont le sous-titre principal est : « le temps de l'action ». Il y verra, et son prédécesseur aussi, qu'un jour, en plein désert, un ministre de l'Environnement s'est battu comme un chien et a obtenu des résultats.

Le Ministère de l'Impossible, de Robert Poujade, éd. Calmann-Lévy.

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