L'art américain, «soft power» de la CIA

Publié le par Le Figaro par Valérie Duponchelle

Dans ce documentaire passionnant, visible à 23h25 sur France 3 et en replay sur France.tv, l'histoire de l'art du XXe siècle et les agents secrets se partagent le tableau.

Willem de Kooning dans son studio. Smithsonian Institution Archives

Willem de Kooning dans son studio. Smithsonian Institution Archives

Rares sont les bons cours d'histoire. Précis. Synthé­tiques. Brassant comme ici les détails avec l'art de l'ensemble. Tenant leur récit comme on tient les rênes d'un thriller. Piochant avec à-propos dans les images d'archives : la danse de Jackson Pollock, sec comme un fumeur, en plein «dripping» à l'air libre devant sa grange ; Robert Rauschenberg qui ­reçoit en dandy le grand prix de peinture en 1964 à la Biennale de Venise et dame le pion à l'École de Paris, dé­pitée. Donnant la parole aux disparus, des peintres Robert Mother­well ou Lee Krasner, compagne de Pollock, ou au grand critique Clément Greenberg, qui inventa le terme d'action painting. Le documentaire est visible sur France 3 à 23h25 et en replay sur le site de France.tv.

Dans «La Face cachée de l'art américain», de François Lévy-Kuentz, les héros sont ces artistes désargentés, débatteurs, venus de rien, réinventant l'art dans des lofts qui n'étaient pas encore design. Le méchant de l'histoire ? La CIA, qui tire les ficelles de ce «soft power». Tout ­commence sur un champ de ruines, celui de l'Europe dévastée par la ­Seconde Guerre mondiale. Paris était la capitale des arts et le berceau de l'art moderne. Les nazis tiennent ses avant-gardes pour de l'« art dégénéré » et leur promettent bûchers et autodafés. Ses artistes ont souvent réussi à s'enfuir, parmi les deux mille intellectuels que le réseau Varian Fry a réussi à exfiltrer de la France vaincue d'après 1940. Zadkine, Mondrian, Lipchitz, Chagall, Tanguy, Masson, Dali ont rejoint à New York Marcel Duchamp et Calder. «Ils forment une ­colonie d'artistes underground francophone », souligne Motherwell. Souvent jeunes, effrayés, peu établis, parlant pas ou à peine anglais, ils emportent l'art moderne dans leurs bagages à travers l'Atlantique. C'est là qu'il va renaître sous la forme d'un art «postwar» américain et échapper à la Vieille Europe, soudain grise et pauvre comme ses villes sans buildings.

Nouveau Monde

En dix minutes seulement, François Lévy-Kuentz fait un résumé haletant de ce Nouveau Monde qui met à profit ses espaces vierges, jusque dans les grands formats révolutionnaires des expressionnistes abstraits. Grâce à ses mécènes comme Nelson Rockefeller et Peggy Guggenheim, les héros hono­rables de cette légende dorée. Puis, par les arcanes politiques de la guerre ­froide, via la CIA fondée en 1947 par le National ­Security Act, l'autre côté de la médaille.

Comment de farouches Républicains, peu portés sur le changement, hermétiques à l'abstraction, ont changé leur fusil d'épaule et misé sur des intellectuels de gauche, malgré le maccarthysme si virulent jusqu'en 1956… pour contrecarrer le bloc soviétique et sa peinture d'État, le réalisme socia­liste ! Voilà un bon thriller digne de La Taupe, de John le Carré (1974), avec l'humour vache d'Un, deux, trois, la comédie berlinoise de Billy Wilder sur la conquête de ­Coca-Cola en Europe (1961). La presse n'y a pas un beau rôle.

Ce pragmatisme si américain est expliqué avec clarté, et un rien de malice, par l'Américain Robert Storr, le Français Éric de Chassey et la Britannique Frances Stonor Saunders, trois pointures en histoire de l'art. La belle voix de François Marthouret lit le texte qui renvoie au défilé d'images. Celles d'Arshile Gorky, Willem de Kooning, Rothko, Clyfford Still ou Jackson ­Pollock, qui sont aujourd'hui les trésors des musées et les rois du marché.

Publié dans Articles de Presse

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