La folle échappée de Rudolf Hess, le « dauphin d'Hitler »

Publié le par GEO par Marc Ouahnon

Au printemps 1941, en pleine bataille d’Angleterre, Rudolf Hess, le « dauphin d’Hitler », s’envole vers la Grande-Bretagne, afin de négocier la paix avec les Anglais. De récentes révélations viennent éclaircir cet épisode rocambolesque. 

Quelques participants du putsch de la Brasserie détenus à la prison de Landsberg en 1924 : Adolf Hitler, Emil Maurice, Hermann Kriebel, Rudolf Hess, Friedrich Weber. Bildarchiv Preussischer Kulturbesitz / Wikimedia Commons

Quelques participants du putsch de la Brasserie détenus à la prison de Landsberg en 1924 : Adolf Hitler, Emil Maurice, Hermann Kriebel, Rudolf Hess, Friedrich Weber. Bildarchiv Preussischer Kulturbesitz / Wikimedia Commons

Il est un peu plus de 18 heures le samedi 10 mai 1941 lorsqu’un Messerschmitt Bf 110 décolle de la base aérienne d’Augsbourg, non loin de Munich. Après avoir survolé l’Allemagne vers le nord en ayant pris soin d’éviter les zones d’interdiction aérienne, l’appareil pique vers l’ouest une fois au-dessus de la mer du Nord. Arrivé le long des côtes britanniques, il est pris en chasse par deux Spitfire, qu’il sème sans aucune difficulté. A plus de 600 km/h en vitesse de croisière, ce modèle dernier cri est l’un des plus rapides du monde. La Royal Air Force est aussi impuissante qu’incrédule : ce type d’avion ne peut avoir le carburant nécessaire pour faire le voyage retour vers l’Allemagne… A l’intérieur du cockpit, le pilote n’en a nullement l’intention. Pour atteindre sa destination, le domaine écossais de Dungavel, au sud de Glasgow, il n’a qu’une solution : le saut en parachute avant le crash. Mais la force du vent le projette contre son siège. Incapable de bouger, il met l’avion sur le dos pour faire jouer la gravité. L’afflux de sang à la tête lui fait perdre connaissance. Quand il revient à lui, toujours dans l’habitacle, le pilote a juste le temps de renouveler la manœuvre, de s’extraire enfin avec succès. Dans les instants qui suivent, le Messerschmitt s’écrase à proximité du village d’Eaglesham, à une quarantaine de kilomètres de son objectif. Blessé à la cheville, il est recueilli par des fermiers puis emmené dans une caserne.

Le prisonnier demande à voir à tout prix le duc d’Hamilton, le propriétaire du domaine de Dungavel. Après une nuit d’interrogatoire non concluant, Hamilton est finalement alerté et se présente bientôt devant l’Allemand, qui lui révèle son identité et la raison de sa présence : « Je suis le Reichsminister Rudolf Hess et je suis venu pour sauver l’humanité. »

L’homme prétend vouloir négocier un traité de paix avec l’Angleterre. Mais de négociations, il n’y aura point. Le dignitaire nazi restera enfermé et ne rencontrera jamais le roi ou le Premier ministre. En apprenant la nouvelle, Hitler est furieux. Puis sa colère fait place à un autre sentiment : une profonde tristesse. Selon le journal du secrétaire de Goebbels, le Führer aurait même « fondu en larmes » à la lecture de la lettre laissée par son compagnon de la première heure. Pour comprendre le geste insensé de Rudolf Hess et la réaction inattendue du dictateur, il faut revenir sur la relation toute particulière entre les deux hommes.

En 1933, Hitler désigne publiquement Rudolf Hess comme son dauphin

Elle débute plus de dix ans auparavant, lors d’une soirée estivale de 1920, à la brasserie Sternecker de Munich. A cette époque, le jeune Rudolf Hess (26 ans), qui a combattu en France, est toujours très marqué par l’humiliation du traité de Versailles. Dans une lettre à un cousin, il évoque même un possible suicide. En perte de repères, il s’est engagé dans l’Ordre de Thulé, une société secrète nationaliste qui cherche entre autres à « contrer la mouvance judéo-bolchevique ». Au sein du mouvement, on parle de plus en plus d’un orateur qui enflamme déjà les foules, un certain Adolf Hitler. Lorsque celui-ci prend la parole, Hess est subjugué par son charisme. Immédiatement, il se met à son service. Après le putsch raté de 1923, à l’issue duquel Hess réussit à prendre la fuite et se réfugier en Autriche, il pousse sa fidélité jusqu’à se rendre aux autorités afin de rejoindre le conspirateur déchu en captivité à la prison de Landsberg. Là, il joue un rôle essentiel dans la rédaction de Mein Kampf. Son érudition, héritée d’études en histoire et en géopolitique, permet à son chef de structurer sa pensée. C’est donc tout naturellement qu’en 1933, après la prise du pouvoir du parti nazi, Hitler le désigne publiquement comme son dauphin. La dévotion de l’un n’a d’égal que la confiance de l’autre, le dirigeant allemand considérant son Reichsminister comme le seul membre de son entourage dépourvu d’ambition personnelle. Mais cette idylle est bouleversée par la guerre. A partir de 1939, Hess est relégué au second rang derrière les stratèges militaires comme Göring ou Himmler. Il ne supporte pas cet éloignement et se persuade qu’il doit accomplir une entreprise extraordinaire afin de regagner les bonnes grâces de son Führer.

Négocier un accord avec les Anglais

Le contexte géopolitique lui en donne bientôt l’occasion. En 1940, Hitler ne veut pas poursuivre la guerre qui fait rage contre l’Angleterre. Hess admire les Britanniques pour leur conquête d’immenses territoires sans s’être livré à « un métissage racial » et les considère eux aussi d’ascendance aryenne. Surtout, une alliance avec ces derniers permettrait au Führer de concentrer ses forces à l’est afin de réaliser un projet qui lui est cher : envahir l’URSS. A en croire un ancien soldat de son état-major, Hitler aurait déclaré lors d’un dîner avec son dauphin et son chef de presse : « Mais que dois-je faire pour les convaincre ? Je ne peux quand même pas prendre un avion et me jeter à leurs pieds ! » Ces propos, Hess les ressasse. Partir seul vers l’Angleterre et revenir avec un traité de paix que nul autre n’a pu obtenir, voilà un geste chevaleresque qui l’érigerait au rang de héros. Son ancien mentor, le professeur Karl Haushofer, le met en liaison avec son fils Albrecht, collaborateur au ministère des Affaires étrangères – et futur résistant à Hitler – qui a noué des contacts avec des sympathisants anglais.

Le duc d’Hamilton est l’un d’eux. Censé faire partie du cercle de germanophiles hostiles à Churchill et favorables à l’ouverture de discussions avec l’Allemagne, proche de George VI, il incarne tous les espoirs de Rudolf Hess. Ce dernier se persuade qu’en sa qualité de premier pair d’Ecosse, Hamilton sera en mesure de court-circuiter le Premier ministre en appelant au roi ou en influençant la Chambre des Lords. Un dernier épisode vient conforter sa conviction : fin avril 1941, Haushofer est sollicité pour une entrevue à Genève avec Carl-Jacob Burckhardt, un diplomate suisse proche de l’ambassadeur anglais David Kelly, qui avait œuvré un an plus tôt pour explorer les voies d’une paix séparée. Pour Hess, c’est la confirmation qu’un contact direct avec Hamilton portera ses fruits. Le 10 mai 1941, il s’envole avec l’idée qu’un accord est négociable.

Une incroyable erreur d’appréciation

Mais il se trompe sur toute la ligne. La rencontre de Genève aurait vraisemblablement été orchestrée par les services secrets britanniques, à l’initiative de Churchill, pour faire croire à un apaisement. Sans doute au courant de la proche invasion de l’Union soviétique par la Wehrmacht, le « vieux lion » avait tout intérêt à encourager l’offensive à l’Est pour se donner de l’air et gagner du temps en espérant l’engagement des Etats-Unis, qu’il sentait imminent. Aveuglé par sa volonté de plaire à Hitler, Hess a commis une incroyable erreur d’appréciation. Il la paiera cher. Discrédité par Berlin, qui justifiera son coup de folie par une instabilité mentale, maintenu en détention par les Britanniques jusqu’à la fin de la guerre, il sera condamné à perpétuité au procès de Nuremberg et mourra pendu dans sa cellule de Spandau en 1987, à 93 ans. Jusqu’à sa destruction en 2011, la tombe du Reichsminister, située en Bavière, portait l’inscription : « Je l’ai osé. »

Publié dans Articles de Presse

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