Mort de Claude Silberzahn, directeur général de la DGSE de 1989 à 1993

Publié le par Le Point par Jean Guisnel

Claude Silberzahn, 85 ans, s'est éteint samedi « de vieillesse », a indiqué sa famille au « Point ». Ce réformateur exigeant a laissé une trace profonde dans les services spéciaux français.

Claude Silberzahn, à gauche, nouveau directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), avec le ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement,  en 1989. PASCAL LAINE / AFP

Claude Silberzahn, à gauche, nouveau directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), avec le ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement, en 1989. PASCAL LAINE / AFP

Claude Silberzahn, qui fut directeur général de la DGSE de 1989 à 1993, est décédé le 18 avril à son domicile de Simorre (Gers), commune dont il fut le maire de 2001 à 2014. Né le 18 mars 1935 à Mulhouse dans une famille protestante, il entre dans la fonction publique en 1956, en devenant élève de l'École nationale de la France d'outre-mer, qui forme ceux que l'on appelle encore les administrateurs coloniaux. Il rejoint le ministère de l'Intérieur en 1964, avant d'intégrer l'administration préfectorale en 1967. Il passe ensuite par plusieurs cabinets ministériels et devient, en 1973, directeur de cabinet de Bernard Stasi, ministre des DOM-TOM.

De 1982 à 1984, il devient préfet de Guyane, ce qui sera l'occasion pour lui d'« accueillir » Klaus Barbie sur le territoire national après son enlèvement en Bolivie, au milieu de la nuit du 6 au 7 février 1983. Dans ses Mémoires, il racontera que c'est aussi à cette occasion qu'il a rencontré une première fois des fonctionnaires de la DGSE, les convoyeurs de Barbie, agents du service action : « Accompagnateurs du vieux nazi, ils règlent, anonymes et efficaces, les comptes de l'Histoire… »

Ambition de réforme

De retour de Guyane, Claude Silberzahn devient, en août 1984, le préfet conseiller « intérieur » du Premier ministre Laurent Fabius. Ce dernier l'apprécie tant qu'au bout d'un an il le nomme commissaire de la République de son département, la Seine-Maritime, et de sa région, la Haute-Normandie. Juste avant son départ de Matignon éclate le scandale de l'affaire Greenpeace, qui voit la DGSE couler le Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande, sur ordre du ministre de la Défense Charles Hernu.

Par ce qu'elle démontrait du dysfonctionnement des services spéciaux, notamment en étant pilotés dans la totale ignorance du Premier ministre, exclu du circuit d'information et de décision, le préfet Silberzahn nourrira l'ambition d'en prendre la tête, pour les réformer. Il aura l'occasion de proposer ce projet à François Mitterrand, qui l'acceptera. Le 23 mars 1989, il s'installe boulevard Mortier.

Refuser la coupure

À juste titre, il estime que la DGSE est une structure péchant surtout par son fonctionnement hors de l'appareil d'État. Autonome, sans doute, mais surtout coupée du reste de l'administration. Sous la férule des militaires, elle a cultivé sa différence, s'est enfermée dans son isolement, a perdu le contact avec la France. Dans des conditions qu'il détaillera plus tard dans ses Mémoires, coécrites avec l'auteur de ces lignes*, il entend « refonder un grand service en symbiose avec l'appareil de l'État ». Sur le plan des structures, il crée deux nouvelles directions, qui existent toujours plus de 30 années plus tard : la première est la direction de la stratégie, confiée au diplomate Jean-Claude Cousseran. C'est une révolution, car elle « illustre la volonté de plonger le service dans l'État. Elle se voit confier la responsabilité des contacts et des échanges avec les institutions et organismes pour lesquels la DGSE travaille ». Le rapprochement avec le Quai d'Orsay commence à cette époque.

Deuxième innovation majeure, destinée à rompre l'isolement du service action : la création de la direction des opérations, confiée à un militaire hors pair : Jean Heinrich. Claude Silberzahn décloisonne encore en confiant – chose alors impensable – la direction du renseignement à un « grand flic » venu du ministère de l'Intérieur : Michel Lacarrière. Parallèlement, Silberzahn bataille au sein de l'administration des créations de postes de cadres de haut niveau. Il ne sera pas peu fier d'obtenir cinq postes de directeurs d'administration centrale, signe que la DGSE entre dans le circuit des postes enviables.

Histoire chamboulée

Sa période aura été marquée par la chute du mur de Berlin, celle de l'URSS et le rapprochement temporaire avec les services naguère communistes. En Afrique, il se sera acharné à tenter – avec de gros moyens, mais sans succès – de trouver une solution aux problèmes des Touareg du Sahel. Opposé de longue date à l'implication excessive de la France au Rwanda, il sera très marqué par les événements qui s'y dérouleront après son départ. Au Tchad, c'est lui qui plaidera pour que la DGSE place au pouvoir Idriss Déby en abandonnant Hissène Habré. Et on ne saurait oublier son rôle et son succès dans la solution d'une crise qui menaçait de virer à la tragédie entre la Mauritanie et le Sénégal.

Claude Silberzahn n'apprécia guère les conditions de son éviction par Édouard Balladur en 1993. Mais cette dernière était inscrite : les choses avaient changé et la relation avec l'Élysée n'était plus exclusive. Désormais, le Premier ministre avait son mot à dire sur la conduite des affaires secrètes.

Claude Silberzahn restera dans l'histoire de l'après-Seconde Guerre mondiale comme l'un des très grands directeurs des services spéciaux français. Les doigts d'une seule main suffisent largement pour les compter !

Bibliographie : Claude Silberzahn avec Jean Guisnel, « Au cœur du secret. 1500 jours aux commandes de la DGSE », Fayard, 1995

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