Rolf Hochhuth, auteur de la pièce « Le Vicaire », est mort

Publié le par La Croix par Guillemette de Préval

Le dramaturge allemand est décédé le 13 mai, à l’âge de 89 ans. Il fut l’auteur, en 1963, de la pièce controversée « Le Vicaire » qui dénonçait le silence du pape Pie XII face aux crimes nazis. Cette page d’histoire devrait être prochainement mieux connue, les archives du pontificat de Pie XII ayant été ouvertes aux chercheurs en mars dernier.

Rolf Hochhuth en mars 2016. Hendrik Schmidt/dpa/AFP

Rolf Hochhuth en mars 2016. Hendrik Schmidt/dpa/AFP

Né en 1931, Rolf Hochhuth a grandi en Hesse, en Allemagne, sous le régime nazi. Ce fils de fabricant de chaussures est embrigadé dans les Jeunesses hitlériennes, comme de nombreux jeunes de sa génération. La guerre et le national-socialisme constitueront le cœur de son œuvre.

À l’instar de sa première pièce, Le Vicaire qui relate le destin de Kurt Gerstein, un SS témoin de l’extermination des Juifs en Pologne. Il tenta d’en informer le Vatican par la nonciature de Berlin, en vain. Jouée pour la première fois à la Volksbühne, à l’époque à Berlin-Est, en février 1963, la pièce fait aussitôt scandale par sa dénonciation explicite du silence de Pie XII sur la Shoah. La traduction de la pièce en 17 langues et son adaptation dans 27 pays - dans un climat très tendu à Paris, au théâtre de l’Athénée, en décembre 1963 - puis sa reprise au cinéma avec Amen de Costa-Gavras, achevèrent de créer « l’affaire Pie XII ».

Polémiques

L’historienne Muriel Guittat-Naudin, autrice de « Pie XII après Pie XII. Histoire d’une controverse » (1) rappelle qu’avant Le Vicaire, l’opinion publique était plutôt favorable au pape sur ce sujet, de toute façon peu abordé. La pièce « fracasse », selon ses mots, l’image positive du pontife élu en 1939 et mort en 1958, ce qui déstabilise au plus au point l’épiscopat.

L’historienne mentionne la réaction de Mgr Feltin, alors archevêque de Paris : « Il n’est des sujets que l’on aborde qu’avec respect. Ainsi en est-il de la suprême responsabilité d’un pape au cœur d’un drame aussi tragique que celui qui secoua le monde, il y a vingt ans. » Retenue dont ne fait pas preuve l’archevêque de New York, le cardinal Spellman, qui dénonce aussitôt une pièce « qui outrage la mémoire d’un homme grand et bon ».

L’épiscopat allemand rend même hommage à celui qui « a élevé sa voix contre les atrocités inhumaines, particulièrement contre la suppression et la destruction d’individus et de peuples », faisant référence au message de Pie XII, à Noël 1942, sur Radio Vatican. Le pape évoquait ces « centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive ».

Pour répondre à ces accusations, Paul VI, en plein concile Vatican II, confie à des historiens jésuites le soin de publier une sélection de documents d’archives du Vatican, publiés de 1965 à 1981. En 2004, Jean-Paul II ouvre les archives du Bureau d’informations pour les prisonniers de guerre.

Si la pièce de Rolf Hochhuth a pu avoir comme vertu d’éclairer le rôle de l’Église pendant la période nazie, beaucoup d’interrogations demeurent sur les motivations de son écriture. Dans sa thèse, Muriel Guittat-Naudin montre que certains interprètent le geste de l’auteur comme une façon de dédouaner le peuple allemand de ses responsabilités, en faisant tout reposer sur les épaules du pape. Dans la pièce, son personnage se lave les mains en apprenant les déportations massives de Juifs, et il apparaît bien plus obsédé par la lutte contre le communisme.

Or, rappelait Philippe Chenaux (2), professeur d’histoire de l’Église moderne et contemporaine à l’université pontificale du Latran, interrogé par La Croix au moment de l’ouverture, au mois de mars, des archives du pontificat de Pie XII, « il y a eu, certes, un certain silence, mais c’était un silence douloureux, tourmenté, assumé dans l’intérêt des victimes – et non pour des raisons politiques ni par antisémitisme ».

« Briseur de tabou »

En pleine guerre froide, c’est bien l’ensemble des États qui fait alors preuve d’une relative frilosité dans la condamnation des horreurs nazies. Le procès Eichmann, qui ouvre en 1961, est le premier procès d’un criminel nazi depuis celui de Nuremberg en 1945.

Nul doute qu’en cela, Rolf Hochhuth a été un « courageux briseur de tabou », tel que le qualifie le Conseil central des Juifs en Allemagne. Le gouvernement allemand salue, lui, la mémoire d’un écrivain engagé qui n’a jamais eu « peur des débats controversés ».

L’hebdomadaire allemand Die Zeit rappelle que ses recherches sur le rôle des anciens juges nazis en République fédérale menèrent à la démission de l’ancien Premier ministre du Bade-Wurtemberg Hans Filbinger, en 1978. Mais le journal évoque aussi que, dans les années 2000, Rolf Hochhuth prit la défense de l’historien britannique négationniste David Irving

D’un tempérament impulsif, le dramaturge manifestait souvent son désaccord avec la direction du Berliner Ensemble, théâtre dont il fut propriétaire. Le titre de sa biographie, écrite par Birgit Lahann en 2016, résume efficacement la vie de ce personnage : Der Störenfried, « le perturbateur » en allemand.

(1) Éditions de l’EHESS, coll. « Cas de figure », 2015, 339 p.

(2) Pie XII : diplomate et pasteur, Cerf, 2003, 462 p., 32 €

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article