La Seconde Guerre mondiale, l’obsession de Vladimir Poutine

Publié le par La Croix par Olivier Tallès

Analyse Le président russe a célébré en grande pompe mercredi 24 juin le 75e anniversaire de la victoire contre le nazisme. La Seconde Guerre mondiale marquée par les terribles sacrifices des Soviétiques est devenue le pilier central de la mémoire historique en Russie. Le Kremlin instrumentalise ce passé qui cimente les Russes pour légitimer et justifier les ambitions de la Russie en politique étrangère. 

Ce mercredi 24 juin s’est tenue la parade militaire célébrant le 75e anniversaire de la victoire contre le nazisme en Russie. MIKHAIL VOSKRESENSKIY/AP

Ce mercredi 24 juin s’est tenue la parade militaire célébrant le 75e anniversaire de la victoire contre le nazisme en Russie. MIKHAIL VOSKRESENSKIY/AP

Vladimir Poutine espérait réunir autour de lui plusieurs grands de ce monde, mais le Covid-19 a un peu gâché la fête. Après avoir été repoussée une première fois du fait de la pandémie, la parade militaire célébrant le 75e anniversaire de la victoire contre le nazisme s’est tenue finalement mercredi 24 juin sans les présidents chinois et français. Aux côtés du dirigeant russe, se tenaient néanmoins ses alliés du moment, dont les chefs de l’État biélorusse, kazakh et serbe.

Donnant le coup d’envoi du défilé de 14 000 soldats sur la Place rouge, Vladimir Poutine a insisté sur la dette que le monde avait envers l’URSS qui a perdu 13 millions de soldats et une dizaine de millions de civils pendant le conflit. « Les soldats soviétiques ont libéré les pays d’Europe des envahisseurs, ont mis fin à la tragédie de l’Holocauste, et ont sauvé du nazisme, cette idéologie mortelle, le peuple d’Allemagne », a-t-il martelé.

Jour de la Victoire, le 9 mai est aujourd’hui la vraie fête nationale russe, bien plus que le 12 juin, le jour de la Russie. La célébration de la victoire contre le nazisme a pris de l’importance à partir de 1965 en Union soviétique, lorsque Leonid Brejnev a décidé d’en faire le cœur du nouveau contrat social soviétique, au moment où l’idéologie communiste s’essouffle. Après la parenthèse de la perestroïka et des premières années post-soviétiques, la Grande Guerre patriotique, surnom de la guerre de 1939-1945 en Russie, est redevenue centrale dans la mémoire collective sous l’impulsion de Vladimir Poutine.

Un mythe fédérateur

Pour le chef de l’État, il s’agit du mythe rassembleur de cette Russie immense aux identités multiples. « Alors que la révolution de 1917, le stalinisme et la perestroïka ne cessent de diviser, la Grande Guerre patriotique apparaît comme le seul élément central pleinement consensuel », a rappelé Emilia Koustova, chercheuse à l’université de Strasbourg, lors d’un colloque organisé par l’Institut français des relations internationales autour de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Russie.

Immense tragédie, le conflit a également été sacralisé dans les médias officiels et les propos des dirigeants qui bannissent les discours critiques sur les zones d’ombre, les violences perpétrées par l’Armée rouge par exemple ou le pacte Molotov-Ribbentrop sur le partage de la Pologne entre l’URSS et l’Allemagne nazie. L’adoption d’une loi interdisant « la diffusion d’informations fausses au sujet des actions de l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale », a renforcé l’autocensure déjà présente dans le discours public.

La Grande Guerre patriotique n’est pas seulement un événement fédérateur à usage interne : elle s’inscrit dans la confrontation avec l’Occident. « Le récit fondateur de la victoire soviétique est un signal envoyé à l’étranger, rappelle Tatiana Kastoueva-Jean, chercheuse à l’Ifri. Il permet de légitimer l’ordre international de l’après-guerre dans lequel l’URSS jouait les premiers rôles. Le discours fait apparaître la Russie comme une puissance fondamentalement vertueuse avec laquelle l’Occident doit compter. »

Une obsession du Kremlin

La mémoire de 1939-1945 est devenue la marotte du président Poutine qui évoque la question en longueur lors de rencontres informelles, de sommets des dirigeants de pays ex-soviétiques, de sa conférence de presse annuelle, d’une réunion avec les entrepreneurs, devant ses généraux et plus récemment, dans une longue tribune publiée par une revue confidentielle américaine. Sa cible : les Européens et les Américains qu’il accuse de révisionnisme antirusse et de mésestimer, non sans arguments, le rôle joué par l’URSS dans la victoire contre le nazisme.

Un jour, il dénonce le « cynisme incroyable » de la Pologne qu’il accuse même, à contre-courant des travaux d’historiens, d’avoir conclu une « entente » avec Hitler à l’aube de la guerre. Un autre, il dénonce une résolution du parlement européen qui condamne le partage de la Pologne entre l’URSS et l’Allemagne, y voyant une tentative de mettre communisme et nazisme sur le même plan. En début d’année, il a promis de fermer la « bouche ignoble de certains responsables à l’étranger » en évoquant la création d’un centre d’archives.

Publié dans Articles de Presse

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