Le 6 juin et ce que mes grands-mères, taiseuses normandes, voulaient bien en dire

Publié le par France 3 Normandie par Stéphanie Potay

Je suis de la génération qui a connu ces grands-parents qui entre 39 et 45 ont vécu la guerre en Normandie :  l'occupation allemande, le débarquement allié, la Libération. A travers de rares photos et de rares mots, évocation de quelques-uns de leurs souvenirs. 

Sur le pont tournant dévasté à Cherbourg en 1944 , des civils saluant la fin de la guerre. / © maxppp

Sur le pont tournant dévasté à Cherbourg en 1944 , des civils saluant la fin de la guerre. / © maxppp

J'avoue, j'éprouve toujours un profond malaise à chaque 6 juin. Depuis quelques jours, je pense beaucoup à Suzanne, ma grand-mère sérénissime. Je la revois me parler des écrevisses qu'elle pêchait dans la rivière, elle me disait toujours que d'ailleurs elle ne pouvait vivre qu'à côté d'une rivière...ce qu'elle fit. Comme sa génération, elle ne fut pas du genre prolixe sur ce qui se passa. Quelques temps après le débarquement, aux alentours de Condé-sur-Noireau, le chapelet fut de bombes, sans quartiers. Alors qu'elle était déjà vieille, nous retournâmes à Condé, le chêne dans la cour de l'école municipale comme phare de la mémoire, presqu'unique vestige. Condé fut dévasté, pillonné, flambé, des morts, des morts, des morts. Un massacre venu du ciel. L'ambiguité éternelle de la Libération vécue et tue par les Normands.

Surgit d'une photo en noir et blanc l'image du visage émacié de Germaine, autre branche familiale, sur sa carte d'" Arbeiterin" à l'Arsenal de Cherbourg. Maigre, maigre, maigre. Encore plus taiseuse que la Suzanne, la Germaine était née en 1904 et avait le goût des années folles, l'histoire se chargea de faire faiblir ses ardeurs. En juin 44, ses 4 enfants sont disséminés dans des fermes, ma grand-mère Lucette du côté du Teilleul dans la Manche, les traumatismes se confondent avec les soleils d'été, brûlures durables. Fratrie éclatée avant l'éclair de feu, réunie par ce qui fait de la Normandie l'Histoire.

A l'époque des années folles, en 1923, mon arrière-grand-mère, Germaine. Elle a 19 ans. / DR POTAY STEPHANIE/ Archives familiales

A l'époque des années folles, en 1923, mon arrière-grand-mère, Germaine. Elle a 19 ans. / DR POTAY STEPHANIE/ Archives familiales

Mon arrière-grand-mère veuve depuis 1932 et mère de 4 enfants travaillait déjà à l'Arsenal de Cherbourg avant la Seconde Guerre Mondiale. D'abord à l'atelier bois puis à l'atelier couture à l'époque où les bleus de travail étaient faits sur place. Durant le conflit, elle se rendait à son travail grâce à notamment à cette carte d'Arbeiterin ( ouvrière en allemand) . Ses 4 enfants comme beaucoup de petits cherbourgeois avaient été envoyés à la campagne, dans le Sud Manche pendant presque deux ans. / DR POTAY STEPHANIE Archives Familiales

Mon arrière-grand-mère veuve depuis 1932 et mère de 4 enfants travaillait déjà à l'Arsenal de Cherbourg avant la Seconde Guerre Mondiale. D'abord à l'atelier bois puis à l'atelier couture à l'époque où les bleus de travail étaient faits sur place. Durant le conflit, elle se rendait à son travail grâce à notamment à cette carte d'Arbeiterin ( ouvrière en allemand) . Ses 4 enfants comme beaucoup de petits cherbourgeois avaient été envoyés à la campagne, dans le Sud Manche pendant presque deux ans. / DR POTAY STEPHANIE Archives Familiales

Des Américains, Germaine, elle ne voulait pas parler. C'était un roc d'ailleurs, avec des bijoux d'or et des fourrures, moi je mouftais pas quand je passais des vacances chez elle, on avait 73 ans entre nous mais on s'est bien connu. Quand sa soeur Angèle venait boire le café ( Germaine n'aimait pas trop sa soeur je crois), ça s'ouvrait un peu sur cette période, sous mes questions, j'avais 10 ans. Je savais inconsciement qu'un morceau du puzzle familial s'était joué un 6 juin, une bascule mais vers quoi?

Donc Germaine, toujours digne dans ses bijoux, vernis à ongles au taquet, ne parlait quasi jamais de la guerre. Je me souviens d'elle évoquant les Américains, qui avaient saqué son domicile et lui avait " volé ses draps". Germaine n'en dira jamais beaucoup plus. Plus tard, j'embrassais des études d'histoire. Tout a sûrement commencé sur les fauteuils en rotin de Germaine, quand mon arrière-grand-tante Angèle, résistante, venait boire le café le jeudi dans les tasses en grès. J'appris plus tard ce que fut la réalité de la présence américaine à Cherbourg et je compris pourquoi Germaine à la vie à la mort était gaulliste.

Il y a aussi le grand-père de mon fils, sauvé à Sainte-Mère-Eglise, par sa ...bonne. Il est enfant dans un berceau, la liberté vient du ciel en juin 44 mais a des éclats d'obus. La bonne couvre le berceau et meurt au-dessus et à la place de l'enfant. Il y a aussi la grande soeur qui a un papillon dans les cheveux , un papillon en parachute et qui prend si bien la pellicule pour les magazines américains...

Il était de coutume après le débarquement que les petites filles portent des rubans en parachutes dans les cheveux comme des papillons.

Il était de coutume après le débarquement que les petites filles portent des rubans en parachutes dans les cheveux comme des papillons.

Alors oui, chaque 6 juin produit toujours une curieuse émotion, le temps a passé, Germaine et Suzanne se sont envolées. Mais quand j'entends un avion en démonstration dans le ciel normand, je repense à ma grand-mère pêtrie de peur, miraculée des bombardements alliés. Je repense aux silences. Et cet acharnement à préserver toute enfance.

Près de 20 000 normands ont payé de leur vie la libération de l'Europe.

L' Histoire a les vertus de la nuance.

Et je l'espère, un avenir politique qui s'appelle Europe.

Publié dans Articles de Presse

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