Léon Gautier : “je savais avant le général de Gaulle où on allait débarquer en France”

Publié le par France 3 Normandie par Pierre-Marie Puaud

Il est l'un des deux derniers survivants du commando Kieffer qui a débarqué à Ouistreham le 6 juin 1944. A bientôt 98 ans, Léon Gautier participe aux commémorations, même si elles sont "amoindries". L'ancien béret vert est un homme de devoir et de fidélité. 

Léon Gautier lors des cérémonies du 75e anniversaire du débarquement en 2019 / PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Léon Gautier lors des cérémonies du 75e anniversaire du débarquement en 2019 / PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Les années passent, et le temps semble glisser sur sa carcasse. "Ça va très bien. Pour le moment, ça va, dit-il dans un large sourire. Je ne vois pas trop le docteur. Une fois par an pour les ordonnances !" Léon Gautier fêtera ses 98 ans au mois d'octobre. Le confinement ne paraît pas l'avoir affecté outre-mesure. "À mon âge, on a vu pire."

Ce 6 juin, il est donc sur pieds pour remplir sa mission, comme chaque année. L'ancien béret vert ne manquera jamais d'honorer la mémoire de ses frères d'armes, animé par cet esprit de corps qui lie les commandos. À dire vrai, pourtant, Léon Gautier ne vit pas dans l'obsession de ce débarquement. "J'y pense une fois par an, quand tout le monde arrive ici. Ils me rappellent que j'ai débarqué ici. Sinon je n'y pense pas". Du moins essaie-t-il... Chaque jour, on l'arrête dans la rue pour une photo, un autographe. À Ouistreham, où il est revenu vivre en 1982, Léon Gautier est, bien malgré lui, un monument, un des derniers êtres vivants à pouvoir incarner l'Histoire.

"Je n'étais qu'un petit Quartier-Maître..."

Le destin est pourtant fait de décisions, et de hasards... En 1940, le jeune Léon Gautier s'engage dans la Marine. Il n'a que 17 ans. Le Courbet sur lequel sert l'apprenti canonnier aurait pu rentrer au port comme tant d'autres pour consommer la défaite. Les officiers choisissent au contraire de mettre le cap sur l'Angleterre pour échapper à la débâcle. Les hommes d'équipage sont placés dans un camp. "Nous étions bien traités par les Britanniques. Il était possible de sortir. J'ai rencontré des étudiants anglais qui m'ont parlé d'un homme qui s'appelait de Gaulle et qui formait une armée pour continuer le combat."

Léon Gautier rallie la France Libre le 13 juillet 1940. Le jeune fusillier-marin est envoyé en Afrique et au Moyen-Orient. Mais en 1943, le hasard rencontre encore son esprit de décision. Il "entend dire" que les Britanniques demandent des volontaires pour intégrer les commandos. Léon Gautier est partant. Et c'est ainsi que le 6 juin 1944, il fut l'un des 177 Français du Jour-J. "Je n'étais qu'un petit Quartier-Maître, relativise Léon Gautier qui se souvient de la détermination qui animait tous les hommes : le 6 juin, on ne pensait à rien. Il y avait un travail à faire. On avait les Frisés en face. Mais dans les jours qui ont précédé, on avait hâte de remettre les pieds en France. Pour nous, c'était déjà gagné, on ne pouvait pas perdre."

"La France est un beau pays qui mérite d'être défendu"

Combien de fois depuis a-t-il raconté ce débarquement, le bruit des bombes et des mitrailleuses, et les copains dont la vie s'est arrêtée sur le sable. "On a eu dix morts sur la plage, trente blessés évacués. Et beaucoup d'autres ensuite. On a quand même fait une campagne de trente-huit jours en Normandie !"

Au soir de sa vie, il dit n'éprouver aucun regret, pas même celui de n'avoir été que tardivement reconnu. "Le reconnaissance, elle est venue tardivement pour tous les engagés de la France Libre." Longtemps, les hommes du commando Kieffer ont été ignorés, le général de Gaulle qu'il avait pourtant rallié dès la première heure préférant rappeler le souvenir du débarquement de Provence. "Je crois qu'il ne digérait pas de ne pas avoir été averti, sourit encore l'ancien commando. Je savais avant lui où on allait débarquer en France. Sur ce coup, les Britanniques ont un peu manqué de diplomatie... On était les seuls Français à débarquer le 6 juin, nous n'étions pas nombreux, c'est vrai. 177 sur un peu plus de 4000. Mais nous avons fait du bon boulot. C'est nous qui avons libéré Ouistreham. A 11 h du matin, c'était fini."

Cette année, crise sanitaire oblige, les vétérans ne sont pas là. Pas question cependant de manquer ces cérémonies "amoindries". Il veut, par sa présence, rappeler la valeur de l'engagement. "J'ai plaisir à voir que des jeunes s'intéressent à ce qu'on a fait. J'aimerais qu'ils prennent conscience que la France est un beau pays Elle mérite d'être défendue. Depuis la Révolution, le Français a toujours su choisir ses gouvernants. C'est une race qui ne se laisse pas faire."

Aujourd'hui, ils ne sont plus que deux survivants de ce petit noyau d'hommes déterminés. "Il ne reste que Faure et moi. Il a 106 ans, mais il va bien. Je l'ai encore eu au téléphone cette semaine."  Léon Gautier sait assez le prix de la vie pour ne pas songer à la mort. "Non, ce n'est pas la peine d'y penser. ça viendra, il n y' a pas de souci à se faire là-dessus..."

Les 177 visages du Commando Kieffer, ces héros français qui ont débarqué le 6 juin 1944, un documentaire radiophonique de France-Culture

Publié dans Articles de Presse

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